Divergences stratégiques entre von der Leyen et Costa exposées devant les ambassadeurs de l'UE
Von der Leyen et Costa: visions divergentes pour l'Europe dans le monde

Une démonstration pédagogique des divergences européennes

Ursula von der Leyen et António Costa partagent-ils véritablement la même vision de l'avenir du monde ? Les discours prononcés devant les ambassadeurs de l'Union européenne lors de la Conférence des 9 et 10 mars à Bruxelles ont offert une illustration presque pédagogique de leurs différences stratégiques. Devant le même auditoire prestigieux, à seulement vingt-quatre heures d'intervalle, le président du Conseil européen a discrètement mais fermement recadré la présidente de la Commission, révélant des tensions sous-jacentes au sein de l'exécutif bicéphale de l'UE.

Deux visions antagonistes du rôle international de l'Europe

Lundi, Ursula von der Leyen avait exprimé l'espoir de voir tomber le régime des mollahs en Iran et plaidé pour une Europe plus « assertive », prête à projeter sa puissance sur la scène internationale. La présidente de la Commission a critiqué les lourdeurs du système multilatéral qu'elle juge trop lent, trop consensuel et inadapté aux urgences contemporaines. Elle a évoqué la nécessité de réformes à l'ONU tout en reconnaissant que l'UE elle-même avait besoin de transformations institutionnelles, notamment concernant la règle de l'unanimité qui empêche actuellement de modifier les traités.

« Quand les formats traditionnels sont à l'arrêt, nous devons chercher des voies créatives pour traiter les crises les plus graves », a-t-elle affirmé, citant les Quartets, les groupes de contact et les initiatives régionales comme alternatives contournant l'ONU lorsqu'elle est paralysée. Cette approche soulève cependant des questions de compétence institutionnelle, car la doctrine étrangère relève constitutionnellement de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), donc du Conseil et de la Haute représentante Kaja Kallas, et non de la Commission.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

La réponse mesurée d'António Costa

Mardi, António Costa est intervenu devant les mêmes ambassadeurs pour reprendre les choses en main avec la courtoisie feutrée qui caractérise son expression. Le président du Conseil européen a défendu une position presque diamétralement opposée à celle de von der Leyen. « L'ONU ne peut pas être remplacée », a-t-il déclaré d'emblée, reconnaissant certes la nécessité de réformes mais affirmant qu'elle « reste le seul forum doté d'une légitimité universelle ».

António Costa a énuméré avec soin les violations du droit international qui ne peuvent être acceptées « que ce soit en Ukraine, au Groenland, en Amérique latine, en Afrique, à Gaza ou au Moyen-Orient » – une formulation habile visant implicitement Donald Trump sans le nommer, et plaçant sur le même plan d'illégitimité l'agression russe et les appétits américains sur le Danemark.

Concernant l'Iran, le président du Conseil a élargi la perspective : « La guerre au Moyen-Orient est une source de préoccupation majeure. L'Iran est certes responsable des causes profondes de cette situation. Mais l'unilatéralisme ne peut jamais être la voie à suivre. » Cette référence à l'unilatéralisme vise clairement les décisions solitaires de Trump et Netanyahou de lancer des opérations militaires aux implications internationales sans consulter leurs alliés.

L'ambiguïté institutionnelle au cœur des tensions

Pour comprendre cette tension entre les deux têtes de l'exécutif européen, il faut revenir aux traités et à l'ambiguïté fondatrice qui les traverse. L'architecture institutionnelle de l'Union repose sur une distinction devenue de plus en plus fictive : d'un côté, l'action extérieure au sens large – commerce, développement, aide humanitaire – qui relève de la Commission ; de l'autre, la PESC, qui reste fermement intergouvernementale, pilotée par la Haute représentante et le Conseil statuant à l'unanimité. Sur le papier, les frontières sont claires. Dans la réalité géopolitique de 2026, elles ont fondu.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Ursula von der Leyen profite précisément de cette zone grise pour élargir son périmètre d'action. Dès son premier mandat, l'Allemande a étendu l'influence de la Commission dans des domaines comme Global Gateway, les partenariats de défense avec le Canada, l'Inde ou l'Australie, et la rhétorique sur l'indépendance stratégique. Cette expansion s'est faite avec la complicité tacite d'États membres trop divisés pour opposer une ligne cohérente, et avec le soutien de la France qui y voyait la progression de son agenda de souveraineté européenne.

Le pragmatisme opérationnel de Kaja Kallas

Entre ces deux visions contrastées, la Haute représentante Kaja Kallas a choisi le pragmatisme opérationnel. L'Estonienne n'a pas cherché à trancher le débat théorique sur l'ordre international mais l'a contourné par l'action concrète. Devant les ambassadeurs, elle a décliné la crise iranienne en séquences pratiques : sécurité maritime dans le détroit d'Ormuz, protection des ressortissants européens dans la région, coordination avec les capitales sur les sanctions, maintien des canaux diplomatiques avec Téhéran.

Cette approche correspond exactement aux attentes des diplomates des États membres. Kaja Kallas sait, par expérience personnelle et nationale, ce que coûte l'unilatéralisme des grandes puissances. Elle n'a pas besoin d'en faire la théorie car elle en connaît le prix concret. Cette sobriété, cette économie de mots doctrinaux au profit de l'action coordonnée, constitue peut-être, dans la cacophonie actuelle, la contribution la plus utile de la Haute représentante – même si elle peine encore à occuper l'espace médiatique que von der Leyen ne cesse de saturer.

La question fondamentale des réformes institutionnelles

Raphaël Glucksmann, chef de file des sociaux-démocrates français au Parlement européen, résume le dilemme : « Bien sûr, les interventions de von der Leyen sont contraires aux traités. Mais les explications liées à sa personnalité sont faciles. La Commission est la seule institution fédérale. On ne se passera pas d'une refonte des traités. » Deux options se présentent alors : soit contenir la tentation de la Commission de combler les vides institutionnels, soit assumer cette évolution et la cadrer politiquement.

La situation est d'autant plus complexe que les crises internationales ont souvent un impact direct sur le marché intérieur ou le commerce – domaines qui relèvent précisément des compétences de la Commission. Ursula von der Leyen aurait pu tout à fait légitimement aborder la crise iranienne sous l'angle de la pression à la hausse sur les prix des hydrocarbures et des engrais, avec une action de coordination utile dans ce domaine spécifique.

Les trois discours aux ambassadeurs révèlent finalement des rôles presque inversés entre Costa et von der Leyen. L'Allemande propage une vision géopolitique de puissance qui ne bénéficie pas du soutien spontané des États membres. Le Portugais choisit, au contraire, la prudence du droit et des principes. Cette divergence fondamentale pose la question de l'évolution nécessaire des traités pour permettre à l'Europe de gagner en efficacité sur la scène internationale, plutôt que de rester dans cet entre-deux institutionnel qui, jusqu'à présent, arrangeait presque tout le monde.