Thucydide, Trump et Carney : la pertinence millénaire de la Guerre du Péloponnèse
Thucydide, Trump et Carney : la pertinence millénaire

Dès les premières lignes de La Guerre du Péloponnèse, l'historien athénien Thucydide, qui vécut de 460 à 395 avant notre ère, affirme offrir à travers son œuvre « un bien impérissable ». Le temps lui a donné raison de manière éclatante : au cours des siècles, le récit de Thucydide a généré une profusion de commentaires et d'analyses. Depuis plus de deux millénaires, en effet, les érudits et les stratèges militaires l'étudient avec une attention soutenue.

Une source intarissable pour les théoriciens et les praticiens

Les premiers y puisent des matériaux pour élaborer des théories sophistiquées sur les relations internationales et les dynamiques complexes du pouvoir. Les seconds en extraient des conseils précieux et pratiques sur l'art subtil de la guerre. Et aujourd'hui, La Guerre du Péloponnèse inspire de nouveaux commentaires et réflexions, notamment depuis le discours remarquable prononcé par le premier ministre canadien, Mark Carney, le 20 janvier dernier lors du Forum économique mondial à Davos.

Le discours de Davos : une rupture géopolitique majeure

Ce jour-là, M. Carney a déclaré avec force qu'une rupture majeure et profonde avait eu lieu dans l'ordre mondial. Il a souligné que l'ordre démocratique et libéral établi après la Seconde Guerre mondiale avait été sérieusement mis à mal par ce qu'il a qualifié de « transactionnalisme » brutal du président américain de l'époque, Donald Trump, envers les alliés traditionnels des États-Unis. Il est important de noter que Mark Carney n'a pas explicitement prononcé le mot « États-Unis » dans son allocution.

En revanche, il a à plusieurs reprises évoqué la notion de « puissance hégémonique », un terme qui fait écho à celui utilisé en son temps par Thucydide, qui parlait d'« hegemon » pour désigner les cités-États dominantes que sont Sparte et Athènes. Mais l'analyse de M. Carney va encore plus loin dans le parallèle historique.

La citation emblématique de Thucydide

Le premier ministre canadien cite en effet l'une des phrases les plus célèbres et les plus frappantes du récit de Thucydide : « Les forts font ce qu'ils peuvent faire, les faibles subissent ce qu'ils doivent subir. » Cette maxime, d'une brutalité cynique, résume la logique de puissance exposée par les Athéniens. Cependant, Mark Carney ne développe pas les événements qui, dans La Guerre du Péloponnèse, suivent immédiatement le dialogue où cette phrase apparaît.

Le contexte crucial : le dialogue des Méliens

Or, ces événements sont absolument essentiels pour comprendre ce qui fait véritablement de ce récit antique un trésor intellectuel impérissable. Rappelons brièvement le contexte historique. En l'an 416 avant notre ère, pendant la longue guerre du Péloponnèse qui opposa Athènes à Sparte de 431 à 404, Athènes dépêcha une flotte puissante vers la minuscule île de Mélos.

Cette cité, pourtant neutre dans le conflit, se vit présenter un ultimatum sans appel : se soumettre à la domination athénienne ou être entièrement détruite. Dans le dialogue imaginé par Thucydide, connu sous le nom de Dialogue des Méliens, les émissaires athéniens se moquent avec mépris des arguments avancés par les Méliens pour qu'on les laisse en paix et préserver leur neutralité.

La logique implacable de la force

Le raisonnement des Athéniens est d'une simplicité glaçante : nous sommes forts, et vous êtes faibles. La justice, les dieux ou le droit n'ont pas leur place dans cette équation ; seule la réalité brute du pouvoir compte. Face au refus catégorique des Méliens de capituler, les Athéniens passent à l'acte avec une violence extrême. Ils saccagent la cité de Mélos, massacrent tous les hommes en âge de combattre, et vendent les femmes et les enfants survivants comme esclaves.

Cet épisode tragique illustre de manière saisissante la maxime citée par Carney et montre comment la théorie de la puissance se traduit dans la pratique la plus cruelle. L'œuvre de Thucydide reste ainsi une clé de lecture puissante pour décrypter non seulement les conflits antiques, mais aussi les réalités géopolitiques contemporaines, où les notions de force, d'alliance et de « transactionnalisme » retrouvent une actualité brûlante.