Thomas Gomart décrypte le schisme transatlantique dans « Qui contrôle qui ? »
Thomas Gomart et le schisme transatlantique

Dans son nouvel ouvrage « Qui contrôle qui ? », lumineux, l'historien Thomas Gomart dissèque les nouveaux rapports de force mondiaux. Directeur de l'Ifri, Institut français des relations internationales, ce think-tank de 58 salariés dont 30 chercheurs permanents, Gomart, 53 ans, d'origine paloise, publie chez Tallandier une analyse originale de la situation géopolitique. Il puise dans l'étude des rapports de force, des stratégies et des caractères des protagonistes, et se concentre sur six duels, dont Narendra Modi contre Xi Jinping, ou le Vatican face à la Silicon Valley.

Un schisme transatlantique profond

L'un des chapitres porte sur la dégradation de la relation entre États-Unis et Europe. Gomart constate un « schisme transatlantique », un « changement d'époque » dont il prend conscience en février 2025, notamment en assistant au discours de J.D. Vance, vice-président américain, à Munich, très acerbe contre la démocratie européenne. Pour lui, la relation transatlantique est multiple : politique, commerciale, militaire, culturelle. Cette complexité empêche de parler de rupture, mais bien d'un schisme au plan des valeurs et de l'idéologie.

Il décrit d'abord une stratégie de prosternation de certains acteurs économiques ou politiques européens entre la réélection de Donald Trump en novembre 2024 et les premiers mois de sa nouvelle administration début 2025. Cette phase admirative a été de courte durée : le retournement s'amorce dès avril 2025, trois mois après l'intronisation de Trump, avec le début de sa guerre commerciale. Cette prise de distance ne cesse de s'accentuer avec la guerre des douze jours en Iran, la lecture poutinienne de la guerre en Ukraine par Trump, l'affaire du Groenland montrant son mépris des alliés européens, la capture unilatérale de Maduro au Venezuela, et la campagne lancée en Iran le 28 février.

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Trump, reflet d'une Amérique unilatéraliste

Certains analystes pensent qu'on est trop obsédés par Trump et qu'on oublie qu'il incarne ce que pensent beaucoup d'Américains. Gomart rappelle que les Américains ne sont pas monolithiques, mais que Trump a été élu et réélu. Ce vote traduit un changement de trajectoire profond des États-Unis, non pas vers l'isolationnisme, mais vers l'unilatéralisme. Les autorités américaines affirment : « Nous sommes autonomes en énergie, nous avons deux façades océaniques, la première économie mondiale et manufacturière. Donc, nous pouvons changer les règles du système. » Trump dit abruptement ce que pensent plusieurs présidents américains depuis vingt ans : les Européens ne dépensent pas assez pour leur défense. Il renvoie à une contradiction fondamentale : comment 500 millions d'Européens prospères comptent-ils toujours sur 380 millions d'Américains pour faire face à 140 millions de Russes vieillissants ?

Un activisme international paradoxal

Trump multiplie les fronts depuis un an. Sa principale réussite, selon Gomart, est de saturer l'agenda médiatique. Paradoxalement, dans un moment de schisme idéologique, on observe une forte convergence médiatique : les espaces publics européen et américain sont plus proches que jamais, comme le montre l'affaire Epstein. Trump écrase l'espace médiatique quotidiennement, un espace moins mondialisé que « transatlantisé ».

Comment expliquer son activisme international alors qu'il promettait en campagne de cesser toutes les guerres ? Gomart estime que Trump semble convaincu de pouvoir faire la paix par son présumé génie, y compris par la guerre. Un facteur structurel est la puissance militaire américaine, extraordinairement performante, qui lui permet d'éliminer dès le premier jour d'une opération en Iran le guide suprême. Cet outil donne aux présidents américains le sentiment que l'usage de la force peut redessiner la scène internationale à leur guise. Mais cela ne se passe pas comme imaginé, car il ne trouve pas de traduction politique à ses victoires militaires.

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Des gains militaires sans issue politique durable

Gomart distingue le cas de Netanyahou : son objectif premier n'est pas une situation diplomatique stabilisée, mais la sécurité d'Israël par une domination militaire réaffirmée régulièrement par la maîtrise de l'air. C'est une stratégie à cinq ou dix ans, sans viser de solution politique à long terme comme la solution à deux États.

Le schisme entre Europe et États-Unis s'applique-t-il aussi entre les autorités européennes et israéliennes ? Gomart nuance : les Européens sont critiques de la politique d'Israël, de la férocité à Gaza, du jusqu'au-boutisme de Netanyahou dans la colonisation, mais alliés contre l'Iran, qui mène un programme nucléaire clandestin, détenait des otages français et a tué des Français.

Les États-Unis sont-ils encore des alliés ?

Les échanges concrets, politiques ou militaires, les coopérations dans le cadre de l'Otan restent réguliers. On observe une volonté mutuelle d'éviter que le conflit aille trop loin, et un décalage entre la brutalité du discours américain et le fonctionnement quotidien de l'Alliance. Le terme d'« alliés » reste pertinent.

« Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux », éd. Tallandier, 256 p., 20,90 €.