Claudia Sheinbaum : Une Présidente Mexicaine à l'Éthique Rigoureuse
Par un matin frais et brumeux de janvier, le palais présidentiel mexicain s'éveille avec une atmosphère studieuse, semblable à une école avant le début des cours. À 7 heures 30 précises, la présidente Claudia Sheinbaum, vêtue d'un tailleur bleu marine orné de broderies géométriques, fait son entrée dans le salon de la Trésorerie. « Buenos dias, como están ? », lance-t-elle aux journalistes soigneusement sélectionnés pour assister à sa conférence de presse quotidienne, intitulée « La matinée du peuple ». Ce rituel, initié par son mentor Andrés Manuel López Obrador, a été repris et rationalisé par Sheinbaum depuis sa prise de fonctions le 1er octobre 2024 avec le parti de gauche Mouvement régénération nationale (Morena), majoritaire au Parlement.
Un Exercice de Pouvoir Direct et Populiste
Pendant près de deux heures, Sheinbaum incarne le rôle d'une professeure méthodique, distribuant la parole d'un geste du doigt, choisissant ses interlocuteurs et corrigeant parfois les intervenants. Moins de digressions et de colère que sous AMLO, mais plus de graphiques et de chiffres : pour elle, ces conférences retransmises à la télévision constituent un exercice de pouvoir direct, vertical et populiste, lui permettant d'occuper l'espace médiatique. « Elles créent un entre-soi, un espace fermé où seuls les amis et des influenceurs proches du pouvoir sont vraiment les bienvenus. On parle au nom du peuple, mais on n'accepte pas la contradiction », s'inquiète Leonardo Curzio, chroniqueur et politologue.
Le Duel à Distance avec Donald Trump
Les questions abordées lors de ces matinales tournent souvent autour de la renégociation du traité de libre-échange avec les États-Unis, des droits de douane, de la sécurité et de l'immigration. L'ombre de Donald Trump plane sur chaque intervention. Bien qu'ils ne se soient rencontrés qu'une fois brièvement, Sheinbaum et Trump ont échangé une quinzaine de fois au téléphone. « La présidente l'a convaincu de reculer sur les droits de douane. Son argument était très clair : “Vous ne pouvez pas traiter le Mexique plus durement que la Chine”. Trump a été très réceptif », confie Luis Rosendo Gutiérrez, sous-secrétaire au Commerce extérieur. Sheinbaum a ainsi obtenu des exemptions ciblées pour l'automobile et l'électronique, protégeant près de 80 % des échanges bilatéraux.
Coordination sans Subordination Face aux Pressions
En janvier, Trump a proposé une intervention militaire américaine au Mexique pour lutter contre les cartels. Sheinbaum a fermement refusé lors d'une mañanera, affirmant : « Le peuple du Mexique doit savoir : 1/ Que sa présidente ne négociera jamais la souveraineté ou l'intégrité territoriale. 2/ Que nous recherchons la coordination sans subordination, en tant qu'égaux. 3/ Que cela est permanent. » Les résultats sont tangibles : en un an, le trafic de fentanyl vers les États-Unis a chuté de 50 % et les passages irréguliers de migrants de 80 %.
L'Ombre des Trois Seigneurs sur son Mandat
Selon le politologue Carlos Bravo Regidor, le mandat de Sheinbaum est éclipsé par trois figures : son prédécesseur AMLO, retiré mais omniprésent ; Donald Trump à Washington ; et le crime organisé, qui contrôle des pans entiers du territoire. D'AMLO, Sheinbaum a hérité d'un legs encombrant, incluant des réformes pré-écrites et des loyautés imposées. Cependant, elle rompt nettement sur la sécurité : contrairement à López Obrador qui prônait « des câlins, pas des balles », Sheinbaum a nommé un policier fédéral, Omar García Harfuch, et renforcé le renseignement, entraînant une chute de 40 % du taux d'homicides en un an.
Une Formation Scientifique qui Influence sa Méthode
Pour comprendre cette présidente austère, il faut remonter à son enfance. Fille d'un ingénieur chimiste et d'une biologiste militante, elle baigne très tôt dans l'exigence intellectuelle. Première Mexicaine à obtenir un doctorat en ingénierie énergétique, elle se spécialise sur le climat et participe aux travaux du GIEC. « Sa formation lui donne une méthode dans l'analyse », explique Arturo Cano, son biographe officiel. Cette rigueur se reflète dans sa gestion politique, bien que certains critiques la décrivent comme « une femme énormément froide, sans sensibilité ».
La Bâtisseuse de Mexico et son Ascension Politique
Claudia Sheinbaum commence sa carrière politique en 2000 comme secrétaire à l'Environnement de Mexico sous AMLO, alors maire. Elle pilote des projets majeurs comme le Metrobús et les autoroutes suspendues. Élue maire de Mexico en 2018, son mandat est marqué par la tragédie de l'effondrement d'un pont du métro en 2021, mais son bilan urbain et sa proximité avec AMLO lui valent le soutien des classes populaires lors de l'élection présidentielle de 2024.
Le Pari de la « Présidente Sociale » et ses Risques
Sheinbaum renforce les plans sociaux, avec une bourse de 3 100 pesos pour les femmes de plus de 60 ans sans ressources, une mesure saluée par les modestes comme Maria Teresa de Naucalpan. Cependant, l'économiste Valeria Moy avertit que cela représente une bombe budgétaire, d'autant que la croissance du PIB n'a été que de 0,7 % en 2025. De plus, des réformes judiciaires et électorales unilatérales par Morena, qui contrôle déjà largement les institutions, soulèvent des craintes de dérive autoritaire. « Il y a un risque réel de dérive autoritaire », estime Leonardo Curzio.
Dans le salon de la Trésorerie, la classe s'achève et la professeure Sheinbaum range ses notes. La rupture viendra peut-être lorsqu'elle se débarrassera des structures héritées d'AMLO, après les élections de mi-mandat de 2027. Son parcours, de scientifique à politicienne, continue de façonner un mandat complexe, entre rigueur méthodique et défis politiques majeurs.



