Le jazz bar du Ritz-Carlton de Mascate, un lieu de rencontres diplomatiques désormais désert
Une ambiance tamisée, des canapés Chesterfield profonds et aux murs, de grands portraits noir et blanc de légendes du jazz comme Thelonious Monk, Duke Ellington ou Ella Fitzgerald. L'atmosphère feutrée du « jazz bar » de l'hôtel Ritz-Carlton à Mascate, capitale du sultanat d'Oman, était idéale pour des discussions discrètes. Ce salon sans fenêtre, situé dans une aile du palais construit sur la côte, a servi de cadre à des rencontres entre diplomates iraniens, américains et omanais ces dernières années. Cependant, depuis le 28 février, les canapés en cuir restent désespérément vides. La campagne militaire américano-israélienne contre l'Iran a effrayé les touristes et la diplomatie peine à se faire entendre.
Mascate, habituel point de rencontre, cède temporairement la main au Pakistan
Mascate, qui est traditionnellement le lieu de rendez-vous entre les émissaires de Washington et ceux de Téhéran, a pour une fois laissé la place au Pakistan, qui a accueilli des discussions à Islamabad le 10 avril, sans succès. Pourtant, dans l'ombre, les négociateurs omanais continuent d'assurer leur rôle de facilitateurs de paix, comme ils l'ont toujours fait. « Je demande instamment que le cessez-le-feu soit prolongé et que les pourparlers se poursuivent », a réaffirmé le ministre des Affaires étrangères omanais, Badr al-Busaidi, le 12 avril, au lendemain de cette tentative avortée.
Face au blocage du détroit d'Ormuz et aux menaces répétées de Donald Trump, qui paralysent les échanges et menacent l'économie régionale, le chef de la diplomatie omanaise a appelé les États-Unis et l'Iran à « des concessions douloureuses », seule voie possible vers l'apaisement. Oman reste un carrefour essentiel pour les diplomates en quête d'un accord, avec des cycles de négociations qui se sont ouverts à Mascate en avril 2025 entre Abbas Araghchi, le ministre iranien des Affaires étrangères, et les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner.
La diplomatie silencieuse d'Oman mise à l'épreuve par les offensives militaires
Les discussions sont souvent indirectes, les diplomates omanais, dont Badr al-Busaidi, faisant la navette entre les deux délégations pour porter des messages. Mais dès juin 2025, les tentatives omanaises sont balayées par la « guerre des douze jours » lancée par Israël, avec le soutien américain, contre l'Iran. Cet événement est vécu comme un désaveu par les Omanais, qui persévèrent sans renoncer. « Qui va parler aux Iraniens si ce ne sont pas les Omanais ? », s'interroge l'analyste Fatma Abdallah.
Witkoff et Kushner retournent à Mascate le 6 février, et le 26, ils déjeunent à Genève avec le chef de la diplomatie omanaise. Deux jours plus tard, Washington lance pourtant l'offensive sur Téhéran. La méthode Trump, basée sur le rapport de force, laisse Mascate impuissante. Le choc est si brutal que le ministre Badr al-Busaidi sort de sa réserve et publie une lettre dans The Economist le 18 mars, regrettant qu'un accord ait été manqué de peu à deux reprises en neuf mois, juste avant que Washington ne se lance dans « une guerre illégale ».
La neutralité d'Oman, un atout stratégique dans une région troublée
Oman, petit État de 5,5 millions d'habitants situé au sud de la péninsule arabique, est un pays à part. Sa capitale, Mascate, avec ses constructions traditionnelles blanches et l'interdiction des gratte-ciel de plus de six étages, contraste avec le bling-bling de ses voisins du Golfe. Seul pays à majorité ibadite – une branche minoritaire de l'islam –, Oman reste à l'écart des conflits et des coalitions régionales, occupant une position singulière imposée par sa géographie.
Coincé entre l'Arabie saoudite et l'Iran, avec lequel il cogère le détroit d'Ormuz, Oman défend sa ligne de neutralité coûte que coûte. « Pendant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, puis pendant la première guerre du Golfe en 1991, et plus récemment lors du blocus du Qatar, les Omanais sont restés à l'écart des querelles régionales », précise un diplomate européen à Mascate. Le pays s'est fixé une règle : parler à tout le monde, y compris aux parias et aux acteurs non alignés, comme la Syrie, les talibans afghans ou les houthis du Yémen.
Le rôle crucial d'Oman dans la libération d'otages et les négociations nucléaires
Oman a également joué un rôle clé dans la libération d'otages français, comme Jacques Paris et Cécile Kohler, avec Emmanuel Macron remerciant les autorités omanaises pour leur médiation. Sur le dossier nucléaire, Mascate a été le point de rencontre naturel entre émissaires américains et iraniens depuis 2006. En 2012, des réunions secrètes ont eu lieu entre William Burns et Majid Ravanchi, avec le sultan Qabous Ben Said s'impliquant personnellement. Un accord a été signé en 2015 à Vienne, en grande partie grâce à l'action d'Oman, bien qu'aucun Omanais n'apparaisse sur la photo officielle.
Malgré la dénonciation de l'accord par Donald Trump en 2018, Oman poursuit ses efforts, avec le sultan Haitham Ben Tarik succédant à Qabous en 2020 et maintenant la même stratégie. « Leur régime n'est pas idéal, mais ils le défendront jusqu'au bout. La stratégie d'essayer de les contenir n'a pas fonctionné », observe Abdullah Baabood, professeur de relations internationales, soulignant qu'Oman est le mieux placé pour comprendre la sensibilité iranienne.
Oman, vigie du détroit d'Ormuz et acteur économique stratégique
En tant que gardien du détroit d'Ormuz, Oman insiste sur la libre circulation maritime et s'oppose à la mise en place d'un péage, en désaccord avec les exigences de l'Iran. Si le blocage se prolonge, mettant en péril les économies régionales, Oman possède un avantage stratégique : sa façade méridionale en fait un débouché naturel vers les marchés asiatiques et occidentaux. Le Koweït a déjà investi dans une raffinerie au sud d'Oman, et le port de Duqm s'est doté d'un terminal pour porte-conteneurs, avec des projets de route énergétique terrestre pour contourner le détroit.
La Chine a également fait d'Oman un point d'appui sur ses nouvelles routes de la soie. Dans tous les scénarios, Oman se trouve au centre du jeu, renforçant son rôle incontournable dans la diplomatie régionale et la sécurité économique. « Nous ne parlons pas beaucoup, mais nous agissons beaucoup », résumait Mohammed Ben Awadh al-Hassan, ancien ambassadeur d'Oman aux Nations unies, illustrant la philosophie de cette diplomatie silencieuse qui vise la paix sans publicité.



