Publicité « Mariage du siècle » à Monaco : 12 avril 1956, l’arrivée en terre promise
Chaque jeudi, retrouvez un extrait de notre nouveau hors-série sur le mariage de Rainier III et Grace Kelly. Aujourd’hui : le 12 avril, encore très présent dans leurs mémoires aujourd’hui, le conte de fées devenait réalité. La future Princesse de Monaco était adoptée.
Ce jeudi 12 avril 1956 au matin, jumelles et téléobjectifs sont braqués vers le Deo Juvante II. Sur le pont du yacht princier, Rainier III fait les cent pas depuis l’aube dans son costume bleu marine. Non loin, son chambellan Fernand d’Aillières. Le Dr Donat est à ses côtés depuis les États-Unis, où le Souverain a réalisé un bilan médical complet. Et Raoul Pez, son fidèle camarade d’Université.
Entre deux cigarettes, Rainier est pendu au téléphone. Il s’enquiert auprès du capitaine, Yves Caruso, que rien ne viendra contrarier la ferveur grandissante autour du port Hercule. Voilà des semaines que le Prince prépare avec minutie le programme des heures et jours à venir. Depuis février, un Comité d’organisation du mariage a été constitué. Depuis l’Amérique, Rainier a affiné, rectifié ses suggestions. Allant jusqu’à joindre des croquis à ses consignes.
Il est 10 heures. La brume recouvre la Tête de Chien et la pluie menace. Sur le plancher des vaches, 20 000 Monégasques, résidents et curieux s’étalent des digues aux quais, des rues aux remparts. Au large, le SS Constitution apparaît, le pont noirci d’une foule de voyageurs. Sous les deux énormes cheminées du paquebot, une silhouette se démarque. Une élégante femme coiffée d’un grand chapeau assiette blanc...
« C’était une atmosphère qu’on ne peut pas expliquer... féerique », confie Marguerite Chenevez, 99 ans aujourd’hui, qui a pris place devant l’immeuble Beau Rivage. « C’était noir de monde dans la montée de Monte-Carlo ! Même si des bruits couraient, on était ignorant de tout ce qui s’était passé après leur rencontre en 1955. L’annonce des fiançailles à Philadelphie a été une vraie surprise. On ne se doutait pas qu’une actrice puisse venir épouser un prince. C’était un vrai conte de fées. Quel beau souvenir ! »
René Manfredi, 84 ans, n’a pas oublié non plus la foule massée de part et d’autre de l’entrée du port. « Nous y étions avec mes camarades du lycée. Il y avait des Carabiniers, mais surtout beaucoup de monde sur les gros blocs en béton qui protègent la digue. » Bus déviés, trains spéciaux, routes fermées, Monaco est le centre du monde. Ce jeudi 12 avril, les axes routiers saturent. « C’était infernal ! On se serait cru à Hollywood avec tous les journalistes. Tout cela m’empêchait de jouer avec les copains. On ne pouvait pas faire ci, on ne pouvait pas aller là », soupire Raymond.
Soixante-dix ans plus tard, c’est toutefois la magie de l’instant à venir qui a imprégné la rétine des Monégasques à jamais. « C’était une atmosphère qu’on ne peut pas expliquer, quelque chose de féerique, propre à ce moment-là », assure Jacqueline Levesy, 95 ans, dont le mari, Antoine, était dirigeur radios lors de l’événement.
Il est 10 h 10. Le SS Constitution jette l’ancre au large du New Beach Hôtel, à la frontière Est de la Principauté. Derrière ses lunettes de soleil, Grace Kelly regarde son destin en face. Durant sa traversée de l’Atlantique, passagers et stewards ont témoigné d’une présence polie et souvent solitaire, à promener son caniche Oliver matin et soir sur le pont. Loin des réjouissances permanentes menées par les hommes d’affaires et autres touristes. En journée, entre deux exercices médiatiques contraints, des films révèlent une femme radieuse, au naturel, signant des autographes à des enfants et s’amusant à immortaliser elle-même des scènes de vie avec un argentique à molette.
Les premiers canots s’approchent et tournoient au large de Monaco. Un hélicoptère sillonne le ciel, un cameraman perché sur ses flotteurs cylindriques. Le Deo Juvante II, Prince à sa proue, approche. Ultime passerelle entre deux continents, la vedette Chanteclair-Cannes vient s’intercaler entre le SS Constitution et le yacht princier. Les ponts de liaison se déploient, une porte au bas du paquebot s’ouvre. Il est 10h20 et, selon les écrits des journalistes, l’apparition de Grace Kelly s’accompagne d’un soudain rayon de soleil. Le Prince prend la main gantée de sa fiancée pour l’aider à monter à bord. Les regards sont intenses. Les retrouvailles tout en retenue. Un simple baiser apposé sur la joue.
Cerné par une flottille de canots motorisés et barques à rames, le capitaine Caruso entame une manœuvre de contournement du Constitution. Le paquebot lève l’ancre alors que le Deo Juvante se fraye déjà un chemin entre les deux phares du port sous les vivas d’une foule compacte, massée sur les amas rocheux. Au bastingage, Grace Kelly répond aux acclamations par des saluts de la main.
Il est maintenant 10h38. Deux coups de canon sont tirés depuis la Porte neuve par l’artificier du Palais, Raoul Reynaud. Les sirènes des bateaux hurlent et il pleut même des œillets rouge et blanc, largués par l’hydravion d’Onassis ! À 11h01, le yacht princier accoste quai Antoine-Ier. Henry Soum, ministre d’État, Louis Auréglia, président du Conseil national, ou encore Robert Boisson, maire de Monaco, montent à bord pour accueillir Grace Kelly et son inséparable Oliver. À l’origine d’un refuge pour chiens et chats abandonnés en Principauté, Kathleen Hale, épouse du consul de Monaco en Californie, remet une gerbe d’orchidées à la star du jour. « Grace est une reine américaine qui devient princesse », glissait la veille à la presse locale celle qui avait été décorée de la Légion d’honneur pour son œuvre durant la Première et la Seconde Guerre mondiale.
À quai, la ferveur est à son comble. Drapeaux monégasques et américains cohabitent derrière les barrières en bos qui retiennent le peuple. « La police nous avait fait mettre en rang, se remémore Jacqueline Levesy. On nous a dit : “Voici la future princesse de Monaco !” Alors là, on a tous tapé des mains. C’était un moment formidable ». Suivie de ses parents, Grace Kelly met pied à terre, accueillie par deux enfants en costumes traditionnels, les Monégasques Marie-Joëlle Verrando et Gérard Mullot, qui lui remettent un bouquet de muguet.
Nicole Manzone-Saquet s’est échappée de son bureau pour se poster près de Sainte-Dévote. Trop loin pour deviner Grace Kelly mais bien assez pour voir l’histoire de son pays basculer. À 91 ans, l’ancienne présidente de l’Union des Femmes Monégasques se souvient : « Ce jour-là, j’étais Monégasque jusqu’au bout des ongles. Un rouge, un blanc, un sur deux. Quand la Princesse a débarqué au port, j’ai eu un frisson. J’étais ravi pour le Prince que ce soit elle. Avant le mariage, on suivait le Prince dans les magazines, il était beau et toutes les jeunes filles voulaient l’épouser. Moi aussi, j’étais amoureuse du Prince. »
Huguette Giordan, 102 ans aujourd’hui, n’a pas oublié le moindre geste. « Je travaillais au ministère d’État, mais pas ce jour-là. La Princesse avait son chien dans les bras et elle a donné sa laisse au Prince. Il s’était enroulé cette laisse blanche autour de son bras. J’avais admiré l’élégance de son geste. Puis, ils ont fait quelques pas ensemble jusqu’à la voiture. C’était la joie, il y avait un monde fou sur le mur qui longe le quai. C’était vraiment une belle image. C’était comme un film, c’était beau. »
Il est 11h25. Le couple grimpe dans la Chrysler verte du Souverain. L’instant est fugace pour les photographes aux abords, essentiellement équipés de Rolleiflex n’offrant que douze prises de vue. Certains diront avoir vu Grace Kelly essuyer une larme. Le couple prend le chemin du Palais au milieu d’une haie d’honneur digne des grandes étapes du Tour de France, sous les « Vive le Prince, vive la Princesse ». Avant même de dire « oui », Grace Kelly est adoptée.
Dans la foule, c’est déjà l’heure du debrief. Beaucoup regrettent de ne pas avoir assez vu le visage de Grace Kelly, masqué par son grand chapeau, mais Marguerite Chenevez retient l’évidence : « C’était un couple qui était aimé et s’aimait ». « La Princesse nous avait rendu notre sourire, comme elle l’a toujours fait par la suite », souligne Huguette Giordan. « Elle était douce et généreuse », abonde Nicole Manzone-Saquet, qui a vu « tous ses films » !
Alors que les bavardages montent du port, les fiancés traversent la place du Palais, assiégée de curieux. Sitôt descendus de la voiture dans la Cour d’Honneur, Grace et Rainier vont se recueillir dans la chapelle palatine. Puis vient le temps des présentations des Kelly aux membres de la Maison souveraine dans la Galerie d’Hercule, avant le premier contact avec la Famille princière dans les Salons privés. Dehors, la foule guette les fenêtres. Et exulte à l’apparition au balcon des fiancés. Quelques saluts et sourires, puis ils se retirent pour déjeuner.
L’après-midi, Grace prendra ses quartiers dans l’aile Ouest du Palais. Ses parents rejoignant l’Hôtel de Paris pour préparer la suite des événements.



