L'Europe confrontée à un tournant géopolitique majeur
Dans un système international en pleine ébullition, l'Europe se trouve à un carrefour critique. Nicole Gnesotto, professeur émérite du Cnam et vice-présidente de l'Institut Jacques-Delors, estime que seule l'Europe peut défendre le primat du droit sur la force, de la règle sur l'arbitraire et de l'intérêt général sur les intérêts particuliers des États. Cette analyse intervient alors que jamais autant de menaces ne s'étaient accumulées contre le Vieux Continent.
Des menaces multiples et pressantes
Les défis sont nombreux : une Russie agressive à l'Est, y compris au-delà de l'Ukraine, une Amérique très ambiguë sur la défense des alliés européens et déterminée à soutenir les extrêmes droites plutôt que la démocratie, une économie à la peine à cause de la concurrence chinoise et des chantages tarifaires américains, et finalement une guerre israélo-américaine contre l'Iran qui fait flamber les prix de l'énergie de façon dangereuse.
Les Européens sont unis et en première ligne de l'aide militaire et financière à l'Ukraine ; ils sont en revanche divisés et impuissants sur les conflits du Moyen-Orient, dont ils subissent pourtant, plus que l'Amérique, les effets en retour.
La guerre contre l'Iran : un casse-tête européen
La guerre contre l'Iran perturbe en effet les Européens de trois façons. Elle les divise : l'Espagne condamne cette guerre illégale au regard du droit international, tandis que l'Allemagne choisit de soutenir ses alliés américains et israéliens et que la France adopte une position plus complexe et ambiguë. Elle les détourne de l'Ukraine qui devrait être leur priorité. Elle les inquiète enfin doublement : la peur d'un engrenage où les Européens seraient obligés de s'impliquer contre l'Iran cohabite avec l'effroi devant une possible crise économique majeure et la pulvérisation du droit international.
Certes, tous les Européens se réjouissent de voir un dictateur de moins sur la planète et tous espèrent que le peuple iranien trouvera le chemin d'une renaissance moins cruelle. Il n'en demeure pas moins que cette guerre, pour l'Europe, est une guerre de trop.
Une responsabilité majeure malgré l'impuissance
Cette relative impuissance européenne coexiste toutefois avec une responsabilité majeure : jamais en effet le rôle de l'Europe n'aura été aussi crucial pour contenir, et peut-être remodeler, un système international en pleine ébullition. Certes, sa puissance militaire est embryonnaire, son unité fragile, sa croissance minimale et sa démographie en déclin.
Toutefois, alors que les rapports de force semblent dominer désormais l'équation planétaire, alors que les États-Unis eux-mêmes ont balancé aux orties le système multilatéral que leurs ancêtres avaient instauré en 1945, seule l'Europe peut défendre le primat du droit sur la force, de la règle sur l'arbitraire, de l'intérêt général sur les intérêts particuliers des États.
Le droit international n'est pas mort simplement parce que les États-Unis ou Israël décident qu'il doit l'être. Nous condamnons la guerre en Ukraine au nom de droit violé par la Russie et que nous voulons défendre ; nous condamnons par anticipation toute velléité d'annexion de Taïwan par la Chine ; nous condamnons les volontés américaines d'annexer ou de conquérir le Groenland par la force ou la contrainte ; nous condamnons l'agression du Rwanda contre la République démocratique du Congo, etc. : comment pourrions-nous à l'inverse mettre le droit international entre parenthèses dans les conflits du Moyen-Orient, sous prétexte que les États-Unis et Israël y participent ?
Quelles qu'aient été les atrocités du régime iranien, la guerre en Iran est une guerre illégale, et c'est l'honneur de l'Espagne de l'avoir dénoncée : si le primat du droit sur la force n'est pas défendu bec et ongles par les Européens, il est certain que nul autre acteur international ne le fera.
L'Ukraine et l'autonomie stratégique européenne
La seconde responsabilité de l'Europe concerne l'Ukraine. Face à l'agression russe, les Européens ont maintenu pendant quatre ans une unité de vues exceptionnelle : pour condamner et sanctionner la Russie, aider l'Ukraine militairement et financièrement pour plus de 200 milliards d'euros, pour contrer les ambiguïtés voire les menaces américaines, et accueillir à terme ce pays dans l'UE.
La guerre contre l'Iran rend ce soutien encore plus nécessaire : parce que les États-Unis sont désormais embourbés ailleurs, parce que la Russie va pouvoir renforcer son économie de guerre grâce à la hausse des prix du pétrole, parce que les armes manquent à la résistance ukrainienne.
C'est le moment ou jamais pour les Européens de prendre l'initiative pour forcer un cessez-le-feu acceptable en Ukraine. C'est également maintenant que l'Europe doit accélérer son passage à l'autonomie stratégique : face à une Amérique de plus en plus inquiétante, une garantie de l'Otan de plus en plus incertaine, dans une géopolitique mondiale déboussolée, l'urgence d'une défense européenne sérieuse, crédible, autonome est maximale.
La défense de la démocratie face aux menaces internes et externes
La dernière mission de l'Europe concerne la défense pure et dure de la démocratie. Les États-Unis de Donald Trump virent en effet vers une sorte d'autoritarisme brutal, à l'intérieur comme en politique étrangère. Ils revendiquent officiellement leur soutien aux extrêmes droites européennes, ils refusent les règles commerciales et numériques qui sont au cœur de notre marché unique, ils menacent de droits de douane exorbitants à chaque résistance européenne, et affirment vouloir détruire tout simplement l'Union européenne comme institution menaçante pour leurs intérêts.
Est-ce là l'attitude d'un allié ? La peur de la Russie nous oblige-t-elle à confier notre sort à un pays qui veut détruire, comme Poutine lui-même, notre système démocratique ?
Le Forum mondial Normandie pour la Paix : un espace de débat essentiel
Ces enjeux seront au cœur des débats du prochain Forum mondial Normandie pour la Paix qui s'ouvrira à Caen en avril prochain. Ils méritent non pas telle ou telle injonction idéologique sur la solidarité occidentale, mais de véritables échanges, informés, contradictoires, apaisés. Ils sont en effet déterminants pour l'avenir, la puissance, ou la rupture de l'aventure européenne.
Nicole Gnesotto est professeur émérite du Conservatoire National des Arts et Métiers (Cnam) et vice-présidente de l'Institut Jacques-Delors. Elle est également membre du Conseil scientifique de la chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, à Paris-1. Elle a notamment publié « Où va le monde ? » avec Pascal Lamy (Odile Jacob, 2017), « l'Europe indispensable » (CNRS Editions, 2019) et « l'Europe, changer ou périr » (Taillandier, 2022).
Cette tribune s'inscrit dans le cadre du Forum mondial Normandie pour la Paix, organisé par la région Normandie et dont « le Nouvel Obs » est partenaire. La 8e édition se tiendra les 9 et 10 avril 2026 à Caen.



