Une Iranienne condamnée en France retourne chez elle après la libération d'otages français
La charge contre la France est particulièrement lourde dans les déclarations de Mahdieh Esfandiari. « Il est clair pour tout le monde qu'en France, où je vivais, il n'y a pas de liberté d'expression », affirme cette ressortissante iranienne de 39 ans, vêtue d'un voile coloré couvrant ses cheveux et sa poitrine. Ces mots ont été prononcés en persan à la sortie du train qui l'a ramenée dans la nuit de mardi à mercredi en Iran, après plus de huit années passées dans l'Hexagone.
Huit mois de détention provisoire à Fresnes
Cette traductrice de formation, qui vivait à Villeurbanne, a connu huit mois de détention provisoire à la prison de Fresnes. Elle a été condamnée le 26 février dernier à quatre ans d'incarcération, dont un ferme, pour apologie du terrorisme et provocation directe en ligne à un acte de terrorisme. Ces accusations concernaient un compte Telegram consacré aux massacres du Hamas du 7 octobre 2023 en Israël.
Quelques minutes à peine après l'annonce de sa peine par la justice française, Mahdieh Esfandiari a été approchée par des représentants de l'État à l'intérieur même du tribunal correctionnel de Paris. Considérée comme libre au titre de l'aménagement du reliquat de la peine, la citoyenne iranienne a reçu une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance (MICAS). Cette mesure l'obligeait à pointer au commissariat deux fois par semaine, avec interdiction de quitter la capitale.
Une assignation à résidence levée subitement
Cette assignation à résidence a pourtant été levée à peine un mois plus tard, le soir de l'annonce, mardi 7 avril, de la libération des Français Cécile Kohler et Jacques Paris. Ces deux ressortissants étaient retenus contre leur gré en Iran pendant près de quatre ans. En octobre dernier, cette professeure de lettres modernes et cet enseignant de mathématiques à la retraite, également syndicalistes, avaient été condamnés par la justice de la République islamique à 20 ans et 17 ans de prison.
Les accusations portées contre eux concernaient « espionnage » en faveur de la France et d'Israël et « complot contre la sécurité de l'État ». La France les a toujours considérés comme des « otages d'État », dernières victimes en date de la « diplomatie des otages » pratiquée par la République islamique.
« Notre cliente a fait l'objet d'un échange »
Dans son interview à la télévision d'État iranienne, Mahdieh Esfandiari a estimé qu'elle était la victime dans cette affaire. « J'ai été gardée en otage jusqu'à ce que leurs espions reviennent en France et le même jour, les restrictions ont été levées et j'ai pu entamer les préparatifs de mon voyage », a-t-elle souligné, fustigeant une « décision du tribunal [français] extrêmement injuste ».
« Il ne fait pas le moindre doute que notre cliente a fait l'objet d'un échange », déclarent au Point ses avocats Mes Nabil Boudi et Antoine Pastor. « Le dénouement est heureux pour les trois otages, même si nous n'oublions pas le traitement injuste qu'a subi notre cliente. »
Une symétrie troublante entre les deux affaires
Depuis la révélation de l'affaire Mahdieh Esfandiari par Le Point en avril 2025, le sort de cette citoyenne iranienne a toujours paru étroitement lié à celui des deux ressortissants français arbitrairement détenus en Iran. Par exemple, jusqu'à son retour dans son pays, la militante propalestinienne se trouvait logée dans une annexe de l'ambassade d'Iran à Paris.
Pendant ce temps, les deux touristes français étaient assignés à résidence au sein de la représentation française à Téhéran. D'après nos informations, la raison principale de cette troublante symétrie réside dans le fait que la DGSE a saisi l'occasion présentée par l'arrestation de la traductrice iranienne l'an dernier pour en faire la « bonne monnaie d'échange » avec Téhéran.
Des canaux de discussion secrets entre services de renseignement
En parallèle des contacts officiels entre le président Emmanuel Macron et son homologue iranien Massoud Pezeshkian, où le sort des « otages » a figuré en tête des discussions, un canal de discussion secret a été établi entre services de renseignement. L'objectif était de tenter de résoudre cette épineuse question qui empoisonnait la relation bilatérale depuis des années.
« Le maintien en détention de Cécile et Jacques était un obstacle à ce que le dialogue bilatéral puisse partir sur de nouvelles bases », se réjouit une source diplomatique française.
Des démentis officiels mais des indices convergents
Officiellement, « la France n'a jamais fait de lien entre les deux affaires », assure toujours aujourd'hui une source diplomatique française. « Madame Esfandiari a été jugée par la justice, qui est indépendante dans notre pays, avant d'être remise en liberté sous contrôle judiciaire, mesure qui a désormais été levée. Ce sont les Iraniens qui rapprochent les deux cas. »
Pourtant, le 11 septembre dernier, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, évoquait pour la première fois la possibilité d'un échange de prisonniers entre Cécile Kohler, Jacques Paris, et Mahdieh Esfandiari, dans une interview à la télévision iranienne d'État.
Un accord politique préalable entre Paris et Téhéran
« Un accord politique a déjà été obtenu entre l'Iran et la France pour qu'un échange de prisonniers ait lieu une fois que la procédure judiciaire sera achevée », a ajouté le chef de la diplomatie iranienne lors d'une rencontre à Paris avec des journalistes français, dont Le Point, en novembre 2025. « Il va de soi que si les autorités françaises ne sont pas prêtes à un échange, alors leurs deux citoyens retourneront en prison. »
« Le ministre entendait signifier au pouvoir judiciaire en Iran que le gouvernement iranien ainsi que le président avaient pour volonté de dénouer ce dossier au plus vite », confie une source diplomatique iranienne sous couvert d'anonymat. « Il ne s'agissait en aucun cas d'un échange mais plutôt d'aider à ce que cette question soit résolue, aussi bien dans un souci humanitaire que d'opinion publique. »
Un dossier désormais « fermé » selon les autorités iraniennes
Le jour du retour en France de Cécile Kohler et Jacques Paris, la même source iranienne se réjouissait que ce dossier soit désormais « fermé » et que les questions relatives au sort de Mahdieh Esfandiari soient « derrière nous ».
« Nous n'avons pas eu à partir de zéro car les autorités françaises ont fait le choix de maintenir leurs relations avec l'Iran », explique la source diplomatique française. « Nous sommes quasiment la seule ambassade européenne à être restée ouverte durant la guerre. »
Attablés dans un café parisien, Cécile Kohler et Jacques Paris préfèrent savourer leur liberté retrouvée. « Que ça fait du bien d'être de retour chez soi », déclarent-ils à l'unisson au Point, mettant un point final à cette affaire diplomatique complexe qui a mêlé justice, renseignement et relations internationales.



