France-Algérie : une reprise timide des OQTF ne suffit pas à apaiser les tensions
La reprise laborieuse par l'Algérie de ses ressortissants en situation irrégulière visés par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) constitue-t-elle enfin le signe d'un dégel dans les relations avec la France ? Malgré cet apparent geste de bonne volonté, les rapports entre Paris et Alger demeurent profondément crispés, et la perspective d'un apaisement durable semble encore bien lointaine.
Une relation qualifiée de "pathologique" par les experts
Dans un ouvrage éclairant et engagé, Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris-1-Panthéon-Sorbonne et spécialiste reconnu du Maghreb, remonte aux sources de ces tensions persistantes. L'auteur met en lumière l'asymétrie fondamentale qui caractérise cette relation : d'un côté, une Algérie qui trouve son intérêt à maintenir le statu quo ; de l'autre, une France qui aurait tout à gagner à normaliser ses rapports avec son ancienne colonie.
"La relation franco-algérienne est unique", explique Pierre Vermeren. "À l'époque contemporaine, l'Amérique latine mise à part, jamais un pays n'a été à ce point transformé par la colonisation que l'Algérie, ce qui a provoqué des répercussions à la mesure de cette transformation. La responsabilité est partagée."
Les racines historiques des tensions actuelles
L'historien identifie plusieurs périodes clés dans l'évolution de cette relation complexe :
- L'après-indépendance (1962) sous de Gaulle, marqué par des efforts de réconciliation
- Les années 1980 sous François Mitterrand, avec des gestes symboliques forts
- La guerre civile algérienne des années 1990, qui a créé une période d'osmose entre les appareils d'État
- Le durcissement progressif sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika
"Depuis les deux principaux échecs du régime, l'impasse du développement industriel et la longue guerre civile des années 1990, la France est devenue le bouc émissaire d'Alger", analyse Pierre Vermeren.
La crise actuelle et ses enjeux migratoires
La reconnaissance par la France de la marocanité du Sahara occidental à l'été 2024 a provoqué la plus grave crise des relations franco-algériennes depuis des décennies. Cette décision, combinée à l'exaspération française face au refus algérien de reprendre les OQTF et à la fermeture progressive des marchés aux entreprises françaises, a conduit à un net refroidissement.
Pourtant, selon Pierre Vermeren, "la France n'est pas condamnée à choisir entre le Maroc et l'Algérie". Il rappelle que Jacques Chirac avait réussi à entretenir de bonnes relations avec les deux pays simultanément jusqu'à la loi controversée de 2005 sur le "rôle positif" de la colonisation.
L'avenir incertain de la francophonie en Algérie
Un phénomène préoccupant se dessine : la sortie progressive de l'Algérie de la francophonie. Après des décennies d'arabisation, l'apprentissage scolaire du français recule significativement. La décision récente de convertir les études médicales francophones à l'anglais constitue un symbole fort de cette évolution.
"Les moins de 40/45 ans ont cessé très largement d'être francophones", constate l'historien. "La francophonie de l'Algérie est donc résiduelle et à terme condamnée, comme au Rwanda."
Scénarios possibles pour l'avenir
Face à cette situation complexe, plusieurs options se présentent :
- Une européanisation du dossier, solution actuellement rejetée par la France
- Une normalisation passant par la renégociation des accords existants
- Une rupture complète des relations diplomatiques, hypothèse extrême mais envisageable
"Le pouvoir algérien veut conserver à la fois le filet migratoire et le contrôle de l'islam des immigrés d'origine algérienne en France et de leurs descendants", explique Pierre Vermeren. "La question mémorielle est en réalité secondaire."
Une relation à reconstruire sur de nouvelles bases
La timide reprise des OQTF par l'Algérie, après plus d'un an de blocage, ne doit pas faire illusion. Avec environ 100 000 OQTF algériens en cours de validité en France, le chemin vers une normalisation reste long. Cette modeste avancée pourrait d'ailleurs être liée à la préparation de la campagne présidentielle française.
Pour Pierre Vermeren, "la France gagnerait à traiter l'Algérie avec respect mais sans faiblesse, comme un pays normal, auquel elle ne doit plus rien". Cette approche permettrait notamment de reprendre le contrôle de l'islam de France et de sanctuariser une relation enfin apaisée avec un partenaire essentiel du Maghreb.



