Chine-Iran : une alliance stratégique sous le signe du pragmatisme pétrolier
À la fois acheteuse majeure de pétrole et partenaire stratégique de l'Iran, la Chine avance ses pions au Moyen-Orient avec une prudence calculée. Pékin, avide de défendre ses intérêts dans la région, entretient avec Téhéran une relation complexe, où le pétrole bon marché croise la confrontation stratégique avec le grand rival américain. Mais le soutien chinois à l'Iran est soigneusement pesé à l'aune des autres intérêts régionaux de Pékin.
Une relation transactionnelle centrée sur l'énergie
La Chine est un partenaire crucial pour l'Iran, particulièrement en matière énergétique. Selon les données de la société d'analyse Kpler, Pékin a été destinataire en 2025 de plus de 80% des exportations de pétrole iranien, constituant ainsi une source primordiale de revenus pour un État lourdement sanctionné. Cependant, cette dépendance n'est pas réciproque : le pétrole iranien ne représente qu'environ 13% des importations chinoises de pétrole par voie maritime.
« La Chine s'intéresse d'abord à l'Iran en tant que source de pétrole bon marché », explique William Figueroa, spécialiste des relations sino-iraniennes à l'université de Groningue. Cette approche transactionnelle est confirmée par les chiffres : l'Arabie saoudite, rivale régionale de l'Iran, pesait en 2025 autant que ce dernier en nombre de barils importés directement par la Chine via la mer.
Les voisins de l'Iran, comme l'Irak, Oman et les Émirats arabes unis, « passent généralement pour offrir tout ce que l'Iran propose, mais dans un environnement bien plus stable et favorable aux États-Unis », précise M. Figueroa. Cette réalité se reflète dans les volumes commerciaux : les échanges Chine-Iran s'élevaient à 9,96 milliards de dollars en 2025, loin des 108 milliards de dollars avec l'Arabie saoudite.
Un soutien militaire mesuré et ambigu
La position chinoise sur le plan militaire reste particulièrement prudente. Bien que Pékin ait vivement réprouvé les frappes américaines et israéliennes, il a également critiqué implicitement les actions iraniennes contre les pays de la région et le blocage du détroit d'Ormuz. « Pékin s'est gardée de toute implication militaire ouverte, privilégiant la retenue et la diplomatie », observe John Calabrese, chercheur au Middle East Institute de Washington.
Des transferts technologiques existent cependant : l'Iran pourrait utiliser le système de navigation par satellite chinois BeiDou pour ses frappes, selon l'ancien haut responsable du renseignement français Alain Juillet. De plus, la Chine a fourni par le passé des drones et des produits chimiques à double usage à l'Iran, et a « probablement partagé du renseignement » avec Téhéran, selon M. Figueroa.
Malgré ces échanges, Pékin et Téhéran ne sont pas liés par un pacte militaire formel, et les dirigeants chinois refusent de se laisser entraîner dans le conflit. La Chine n'a ainsi pas donné suite à la demande américaine de contribuer à la réouverture du détroit d'Ormuz.
Le levier diplomatique chinois : entre influence et limites
« Les priorités de la Chine sont la stabilité et la continuité », affirme M. Calabrese. Pékin cherche à maintenir la fluidité des flux énergétiques, préserver les rapports commerciaux et se positionner pour l'après-guerre. Cela implique d'appeler à l'arrêt des hostilités et de multiplier les contacts diplomatiques.
Mais le succès de ces efforts reste aléatoire. « La Chine s'est retrouvée dans une position diplomatique délicate en se gardant de condamner directement l'Iran tout en dénonçant les atteintes à la souveraineté des pays du Golfe », commente Andrea Ghiselli, maître de conférences en politique internationale à l'université d'Exeter.
Si Pékin avait démontré son influence grandissante en 2023 en œuvrant au rétablissement des relations entre l'Iran et l'Arabie saoudite, elle ne semble pas avoir réussi en 2026 à pousser l'Iran à cesser de tirer sur ses voisins, pourtant partenaires commerciaux de la Chine.
Opportunités et risques pour Pékin
L'éventualité d'un enlisement du rival stratégique américain n'est pas pour déplaire aux Chinois. « Cette guerre représente un cadeau formidable pour le ministère chinois des Affaires étrangères, qui n'a qu'à regarder les États-Unis ternir leur propre prestige », analyse M. Figueroa.
Cependant, la guerre pose des risques majeurs. La flambée des cours du pétrole et l'impact sur les économies mondiales menacent directement la Chine. « Sa plus grande vulnérabilité réside dans l'impact que cela aura sur les marchés d'exportation », prévient Henry Tugendhat, expert au Washington Institute for Near East Policy, alors que l'économie chinoise reste dépendante de la demande extérieure.
En définitive, Pékin considère Téhéran comme un partenaire utile et une épine dans le pied des États-Unis, mais ne souhaite ni un Iran doté de l'arme nucléaire, ni une instabilité accrue. « Pékin préfère voir à Téhéran un régime qu'il connaît, mais est suffisamment pragmatique pour s'adapter aux changements politiques », conclut M. Calabrese, rappelant l'adaptation chinoise après la chute du Shah en Iran.



