Il y a des moments dans l’Histoire où la diplomatie cesse d’être un art du sous-entendu pour devenir un acte de résistance. Devant le Congrès américain, un roi de 77 ans a regardé les États-Unis dans les yeux et leur a dit la vérité. Charles III a défendu l’Ukraine en convoquant le 11 septembre, la première fois que l’alliance atlantique a déclenché l’article 5, l’Europe entière disant à l’Amérique : votre guerre est la nôtre, nous marchons avec vous ; l’OTAN est un pacte de solidarité que vous avez vous-mêmes forgé le jour où vous en aviez besoin et aujourd’hui c’est l’Ukraine qui a besoin qu’on réponde. Un roi britannique a rappelé à la démocratie américaine le sens de ses propres engagements en défendant les principes républicains, comme l’équilibre des pouvoirs, que l’Amérique trumpiste décortique méticuleusement, provoquant les applaudissements nourris des parlementaires démocrates qui n’osent plus rien dire assez fort. Charles III était arrivé à Washington pour faire ce que son Premier ministre ne peut plus faire : parler à Trump sans être détesté de Trump, être reçu en grande pompe à la Maison-Blanche et au Capitole et dire exactement le contraire de ce que Trump veut entendre, mais dans un anglais si élégant, avec une retenue si royale, que même le locataire de la Maison Blanche ne peut pas tweeter contre lui sans avoir l’air d’un malappris. C’est du génie politique déguisé en bonnes manières.
Un dîner de gala mémorable
Et puis il y a eu le dîner de gala à la Maison-Blanche. Dans cette fameuse salle de bal dont Trump a voulu modifier les « réaménagements » à grands frais et sur laquelle Charles III a glissé une plaisanterie : « Je suis au regret de dire que nous, les Britanniques, avons bien sûr tenté notre propre projet de réaménagement immobilier de la Maison Blanche en 1814 » - référence à l’incendie de la Maison Blanche par les soldats britanniques lors de la guerre anglo-américaine commencée en 1812. Et puis vint la perle : « Vous avez déclaré, M. le Président, que sans les États-Unis, les pays européens parleraient l’allemand. Oserais-je dire que sans nous, vous parleriez français ? » Charles III retourne l’argument de l’arrogance américaine contre lui-même en répondant : nous aussi, nous vous avons fait. L’histoire n’est pas une dette unilatérale mais un tissu de dépendance mutuelle, une civilisation commune. Chapeau bas !
Deux anti-Lumières face à face
À Washington se jouait aussi la rencontre entre deux anti-Lumières. On nous présente, à juste titre, Trump comme l’anti-science, le climato-sceptique, l’homme du charbon et du pétrole. Et Charles comme le roi vert, l’homme des forêts, des océans, de la transition écologique. C’est aussi vrai. Mais Charles III est surtout un fervent défenseur de la biodynamie, une branche de l’anthroposophie (un mélange de pseudo-science, d’ésotérisme et de mysticisme) fondée par l’occultiste autrichien Rudolf Steiner. En 2016, dans un dialogue avec des agriculteurs italiens, le prince de Galles dénonçait la « science fondée sur des preuves ». Il est même allé jusqu’à se dire « fier d’être considéré comme un ennemi des Lumières ». Charles a défendu l’aromathérapie, l’iridologie — le diagnostic de maladies par l’analyse de l’iris des yeux — et même la « thérapie Gerson », une méthode nutritionnelle censée guérir le cancer, qui met en réalité les patients en danger. Les poireaux contre la chimiothérapie. Il s’est même lancé dans la commercialisation de compléments alimentaires détox à base d’artichaut et de pissenlit, rapidement retirés du marché sous les critiques du corps médical.
Entre un homme qui nie le réchauffement et un roi qui soigne avec des cornes de vache enterrées et des dilutions cosmiques, la frontière avec la raison est moins nette qu’on ne le croit, et ce qui se jouait aussi à Washington, c’était aussi la rencontre de deux anti-Lumières. Cela est particulièrement rassurant pour ceux qui louent l’ambivalence, la complexité, l’ambiguïté de tout humain. Le formidable discours de Charles III n’efface pas la réalité de son délire anthroposophique. En ces temps de polarisation extrême, le constater est déjà une victoire sur la facilité.



