L'ambassadeur britannique à Paris sonne l'alarme sur la menace russe
À deux cents mètres de l'Élysée, au-dessus du 35 rue du Faubourg Saint-Honoré, l'Union Jack flotte fièrement aux côtés du drapeau français. « Le Premier ministre, Sir Keir Starmer, est sans doute le seul chef de gouvernement à pouvoir se rendre à pied chez le président Emmanuel Macron lorsqu'il visite Paris », observe avec un sourire Sir Thomas Drew, ambassadeur du Royaume-Uni à Paris depuis l'été dernier. Ce diplomate carrière, parfait francophone après une partie de son enfance passée en France, reçoit L'Express à la veille du quatrième anniversaire de l'invasion russe de l'Ukraine.
Un bureau symbolique et un engagement sans faille
Sur le bureau de ce grand amateur de vélo, un maillot cycliste aux couleurs ukrainiennes trône en évidence, cadeau de ses équipes lors de son dernier jour à la tête du département de la défense et du renseignement du ministère des Affaires étrangères à Londres. « Je veux juste rappeler à quel point ce conflit est réel, que la guerre ne s'est pas arrêtée et que le danger concerne tout le monde », insiste Sir Thomas Drew. En exclusivité, l'ambassadeur dévoile sa vision de la situation en Ukraine et de la sécurité de notre continent face à un pays et son dirigeant, Vladimir Poutine, qui ne semblent plus reculer devant rien.
Quatre ans de guerre : un échec pour Poutine
L'Express : Le 24 février 2022, il y a quatre ans exactement, la Russie lançait son invasion totale de l'Ukraine. À l'époque, vous étiez directeur général de la défense et du renseignement au Foreign Office, à Londres. Auriez-vous pu prédire que cette guerre durerait plus longtemps que celle qui a opposé la Russie et l'Allemagne durant la Seconde Guerre mondiale ?
Sir Thomas Drew : Pour résumer, non. Nous savions que cette invasion pouvait avoir lieu, jusqu'au bout nous avons espéré que nos propres yeux nous trompaient et que nos renseignements n'étaient pas vrais. Ils l'étaient. Mais n'oublions pas : Vladimir Poutine pensait atteindre ses objectifs en trois jours. Quatre ans plus tard, il est évident qu'il a échoué. La bonne surprise nous est venue de la force et du courage des Ukrainiens, de leurs capacités à résister à cette énorme menace, à cette Russie que nous considérions alors comme un pays fort. Depuis 2014 et l'invasion de la Crimée, nous savions tous que Poutine avait cette intention vis-à-vis de l'Ukraine. Les événements ont été encore plus affreux que ce que nous pensions. Juste après l'invasion, nous avons tous dû beaucoup changer, sur les questions énergétiques ou de dépenses militaires par exemple. Mais nous étions prêts.
Une guerre sans fin ? La perspective des négociations
L'Express : La semaine dernière, The Economist titrait sur « la guerre sans fin » de Vladimir Poutine. Pensez-vous que cette guerre peut s'arrêter ? Et de quelle manière ?
Sir Thomas Drew : Sur le principe, cette guerre est très facile à arrêter, à condition que Vladimir Poutine le décide. Mais la fin de cette guerre ne se décidera pas sur le champ de bataille, elle se fera via les négociations. Depuis novembre 2022, la Russie a conquis 1,4 % de territoire ukrainien et déplore 1,2 million de morts et blessés. En ce sens, c'est une guerre sans fin, mais en réalité, elle ne peut pas l'être. Le Premier ministre Keir Starmer s'est déjà engagé à continuer de soutenir l'Ukraine tant que ce sera nécessaire. Du point de vue financier, nous allons dépenser trois milliards de livres sterling par an [NDLR : 3,4 milliards d'euros] jusqu'en 2030-2031. Il est essentiel de donner l'impression que cette guerre ne nous fatiguera pas et que, si la tactique de Poutine est de mener une guerre sans fin, celle-ci ne fonctionnera pas. La Russie ne peut de toute façon pas continuer sur ce rythme pour l'éternité.
L'engagement des Occidentaux : une unité renforcée
L'Express : Aujourd'hui, pensez-vous que les Occidentaux sont prêts à mener cette guerre sans fin, à la fois les Britanniques, les Européens et les Américains ?
Sir Thomas Drew : Je pense que oui. En tout cas, la France et le Royaume-Uni en particulier sont prêts à faire ce qui est nécessaire : ce conflit nous est imposé, mais il touche à nos véritables intérêts sécuritaires européens. Nous ne pouvons tout simplement pas abandonner l'Ukraine et nous ne le ferons pas.
La capacité de Poutine à arrêter la guerre
L'Express : Vous avez été en poste plusieurs années à Moscou : pensez-vous vraiment que Vladimir Poutine peut arrêter « simplement » cette guerre, en rendant à la vie civile des centaines de milliers de combattants très éprouvés par la dureté des combats, et alors que l'économie vit aujourd'hui au rythme de la guerre ?
Sir Thomas Drew : Sur le principe, il est très simple pour lui d'arrêter la guerre et de mettre un terme à ce flux continu de soldats qui retournent blessés chez eux. Les Russes sont de plus en plus fatigués ; il est chaque jour plus dur pour eux de trouver de nouveaux combattants ; les dépenses pour dédommager les familles des victimes en Russie deviennent exorbitantes… Vous avez raison, l'économie russe est maintenant en économie de guerre. Sur le court terme, cela lui donne peut-être de l'élan, mais ce n'est pas une économie durable. Sur le plan politique, il serait facile d'arrêter cette guerre pour Poutine, tant son influence est immense dans son pays. Le pire serait qu'il s'arrête pour donner le temps à la Russie de se réarmer et de revenir ensuite au combat. Nous avons tous retenu la leçon de 2014. Quand nous parlons de paix, nous parlons toujours d'une paix durable et juste. Une paix qui ne serait ni juste ni durable ne vaut pas le coup : c'est la raison pour laquelle la France et le Royaume-Uni sont si engagés pour la suite des événements, en cas de cessez-le-feu.
Le danger russe pour l'Europe : au-delà des frontières
L'Express : Comment évaluez-vous le degré actuel de danger pour l'Europe, à la fois pour les pays limitrophes de la Russie, mais aussi pour la France et le Royaume-Uni ?
Sir Thomas Drew : Le danger est réel. Il ne s'agit pas uniquement des agressions militaires contre l'Ukraine : les autres voisins de la Russie sont évidemment inquiets, mais nous voyons aussi les attaques hybrides, sur le plan des cyberattaques et des ingérences, se multiplier. Je ne parle pas d'invasion militaire, mais des actions russes qui peuvent compromettre nos institutions démocratiques. Ce sont des actes d'agression. La semaine dernière, nous avons montré qu'Alexeï Navalny était mort empoisonné, ce qui prouve que la Russie a les capacités et la volonté de se servir d'armes chimiques, y compris sur son propre territoire. Cela s'était déjà produit à Salisbury, avant même l'invasion de 2022 [NDLR : en 2018, l'ancien agent double Sergueï Skripal et sa fille avaient été empoisonnés au Novichok dans cette ville anglaise]. La Russie a déjà montré son intention claire d'agir à l'intérieur des pays occidentaux. Tout le monde doit savoir comment se comporte ce pouvoir russe.
La coopération franco-britannique : un pilier de la sécurité européenne
L'Express : Pensez-vous que nous en faisons suffisamment pour aider nos alliés ukrainiens ?
Sir Thomas Drew : Si nous comparons la situation actuelle à 2022, en particulier pour la France et le Royaume-Uni, nous avons énormément progressé. À l'époque, nous sortions du Brexit et du Covid-19, ce n'était pas la meilleure période entre nos deux pays… La France et le Royaume-Uni se sont surtout rapprochés après l'invasion de l'Ukraine. Je suivais ce dossier à Londres et nos deux pays ont très vite retrouvé l'habitude de travailler ensemble. Quand les enjeux sont majeurs, l'Europe se tourne vers la France et le Royaume-Uni. Les progrès sont aussi européens : il faut réaliser les changements que l'Allemagne a opérés depuis 2022, notamment sur le plan militaire. Et aussi les nouveaux membres de l'Otan, la Suède et la Finlande. Bien sûr, nous voulons tous aller plus loin, plus vite, avec cette course en Europe pour renforcer nos armées. Les discours de notre Premier ministre, de votre président et du chancelier Merz à la Conférence de Munich étaient, en ce sens, très importants.
Priorités et rôle du Royaume-Uni en Europe
L'Express : La fin de la guerre en Ukraine est-elle votre priorité ?
Sir Thomas Drew : Il y en a trois : la croissance économique, le défi migratoire et les questions de sécurité – je pense notamment aux menaces que fait peser la Russie sur nos institutions démocratiques. Or, ces trois menaces ont un point commun : elles existent aussi bien au Royaume-Uni qu’en France. Pour Keir Starmer, il n’y a qu’un seul moyen de les contrer, c’est de travailler avec vous. De fait, les liens entre nos deux capitales sont très bons.
L'Express : Le Royaume-Uni veut-il jouer un rôle plus important en Europe ?
Sir Thomas Drew : Oui. Comme l’a dit Keir Starmer lors de la Conférence de Munich, nous devons « agir ensemble pour bâtir une Europe plus forte et une Alliance atlantique plus européenne, soutenue par des liens plus profonds entre le Royaume-Uni et l’Europe ». Aujourd’hui, il n'y a pas de sécurité britannique sans Europe et pas de sécurité européenne sans Royaume-Uni. Et bien sûr, les deux puissances européennes les plus importantes sont nos deux pays. En créant la Coalition des volontaires, nous avons montré aux Américains que nous, Européens, étions sérieux. Nous devons maintenant réduire notre dépendance à leur égard, même si nous aurons toujours besoin de leur soutien.
Les négociations de paix et l'avenir transatlantique
L'Express : Concernant les négociations de paix en Ukraine, pensez-vous que les Européens vont réussir à garder Donald Trump de leur côté ?
Sir Thomas Drew : Pour moi, il est très clair que Donald Trump veut la paix. Et c’est quelqu’un qui aime négocier. Ces deux éléments sont cruciaux. Si nous lui montrons que l'Europe est prête à assumer ses responsabilités, je pense que oui, nous parviendrons à le garder de notre côté.



