Le programme Scaf face à des divergences stratégiques insurmontables
« Nous, croyez-moi, on fait tout ce qu’on peut pour sauver ce programme puisque je crois au franco-allemand. » Cette déclaration de Patrick Pailloux, directeur général de l’armement depuis novembre 2025, résume l’engagement officiel français en faveur du Système de combat aérien du futur (Scaf). Pourtant, derrière ces affirmations publiques, le programme traverse une crise existentielle qui menace son avenir même.
Des déclarations officielles qui masquent des tensions croissantes
Le 4 février dernier, devant l’Association des journalistes de défense, Patrick Pailloux a réaffirmé l’importance du Scaf pour la France. « On y travaille beaucoup », a-t-il insisté, tout en reconnaissant que l’Europe de la défense reste « c’est dur ». Quelques jours plus tard, le 10 février, Emmanuel Macron répondait au quotidien Le Monde à la question de savoir si le Scaf était mort : « Non. C’est un bon projet et je n’ai eu aucune expression allemande pour me dire que ce n’est pas un bon projet. »
Mais le président français n’a pas hésité à adopter un ton menaçant : « Si d’aventure, le partenaire allemand remettait en cause l’avion commun, on serait obligé de remettre en cause le char commun. » Cette référence au MGCS (Main Ground Combat System), le programme franco-allemand de char de combat lancé en 2017 et aujourd’hui au point mort, illustre l’interdépendance des projets de défense européens.
Un programme qui n’a jamais réellement décollé
Présenté en grande pompe au Salon du Bourget en 2019 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, le Scaf devait aboutir en 2045 à un avion de sixième génération, accompagné d’un cloud de combat conjoint et de drones d’accompagnement. Quatre ans après son lancement officiel, le constat est amer : le programme n’a jamais véritablement décollé.
L’impression dominante aujourd’hui est que seule la France continue de croire au Scaf, tandis que l’Allemagne envoie des signaux de plus en plus clairs indiquant son souhait de passer à autre chose. Selon plusieurs médias allemands, italiens et japonais, Berlin aurait exprimé son intérêt pour rejoindre le programme Global Combat Air Programme (GCAP), mené par l’Angleterre, l’Italie et le Japon, qui vise également à concevoir un avion de sixième génération.
Des divergences industrielles et stratégiques fondamentales
Le mariage entre Dassault Aviation et Airbus Defence and Space, plus politique qu’industriel, n’a jamais réellement fonctionné. Éric Trappier, PDG de Dassault, a toujours estimé que son entreprise devait prendre la direction du projet, compte tenu de son expertise et de sa capacité à concevoir un avion de combat de A à Z. Une position inacceptable pour Airbus, qui exige une répartition égale des tâches et des partages de technologie.
Au-delà des tensions industrielles, le projet se heurte à des divergences stratégiques fondamentales :
- La France veut un appareil plutôt léger, capable d’apponter et d’être catapulté d’un porte-avions, et de porter les missiles nucléaires ASMP-R
- L’Allemagne n’a pas besoin d’un avion aéronaval, désire un appareil plus lourd capable d’emporter les bombes nucléaires américaines B61
L’option des deux avions : une solution de sortie par le haut ?
Face à ces impasses, une solution alternative émerge outre-Rhin. L’Association allemande des industries aérospatiales et le syndicat IG Metall plaident pour un Scaf à deux avions. « Nous sommes convaincus que cette solution à deux aéronefs permettra d’instaurer un cadre clair, d’offrir de meilleures perspectives d’avenir et d’éliminer non seulement les désaccords actuels mais aussi les incertitudes liées à la planification », expliquent-ils dans un communiqué commun.
Cette configuration permettrait aux deux pays de développer séparément des avions adaptés à leurs besoins spécifiques, tout en collaborant sur le cloud de combat et les drones. Mais elle présenterait un désavantage stratégique pour la France, qui se retrouverait seule avec un modèle unique d’avion adapté à l’aéronaval et à la dissuasion nucléaire française, tandis que l’Allemagne pourrait commercialiser un appareil plus compatible avec les besoins opérationnels des autres pays européens.
Alors que les déclarations officielles continuent d’affirmer le soutien au Scaf, la réalité sur le terrain est beaucoup plus complexe. Les prochains mois seront décisifs pour déterminer si ce programme phare de la coopération européenne en matière de défense pourra survivre à ses contradictions internes, ou s’il rejoindra la longue liste des projets ambitieux qui n’ont pas su concrétiser leurs promesses.