L'Occident confronté à une révolution des paradigmes de défense
Pour garantir sa sécurité, l'Occident se trouve dans l'obligation de procéder à une révision radicale et profonde de ses politiques d'acquisition dans le domaine de la défense. Durant la majeure partie de la période post-guerre froide, les puissances occidentales ont pu s'appuyer sur une supériorité technologique indéniable pour compenser une infériorité numérique parfois marquée face à des adversaires potentiels.
La fin d'un avantage décisif
À cette époque, il était parfaitement acceptable et même stratégique d'avoir des cycles de développement longs et coûteux. La raison était simple : nos principaux rivaux ne disposaient pas des capacités industrielles ou intellectuelles nécessaires pour reproduire rapidement, et encore moins contrer efficacement, nos systèmes d'armes les plus avancés et sophistiqués.
Posséder des équipements de pointe – qu'il s'agisse d'avions furtifs de dernière génération ou de munitions de précision guidées par satellite – représentait certes un investissement colossal, mais cet investissement était considéré comme décisif et justifié par l'avantage opérationnel qu'il conférait. Cette réalité stratégique appartient désormais au passé.
L'avènement d'une nouvelle ère militaire accélérée
Nous sommes entrés de plain-pied dans une nouvelle ère militaire, caractérisée par une accélération vertigineuse des cycles d'innovation. Aujourd'hui, les armes et leurs systèmes de contrôle peuvent être modifiés ou améliorés en quelques semaines, et non plus en plusieurs années.
Les logiciels sont mis à jour entre deux déploiements sur le terrain, et c'est désormais la capacité de production industrielle massive – bien plus que les performances techniques pures d'un prototype – qui détermine quels équipements arrivent réellement en nombre suffisant sur le champ de bataille.
Le laboratoire ukrainien et l'adaptation russe
C'est précisément cette dynamique que nous observons en temps réel sur le théâtre des opérations en Ukraine. Les cycles d'innovation, notamment dans le domaine des drones, se sont réduits à des périodes parfois aussi courtes que quatre semaines.
Les drones, par exemple, ont connu une évolution fulgurante : de simples appareils de reconnaissance guidés à vue, ils se sont transformés en armes autonomes ou pilotées à distance via des kilomètres de câbles de fibre optique. Ces drones dits « filoguidés » présentent l'avantage crucial, par rapport aux modèles radiocommandés, de ne pas être vulnérables aux opérations de brouillage électronique ennemi.
De son côté, la Russie, malgré un retard technologique initial, a comblé une grande partie de son déficit et met désormais les bouchées doubles dans la production de masse de drones et d'autres systèmes, démontrant une capacité d'adaptation et de montée en puissance industrielle redoutable.
La vitesse, nouveau facteur clé de la puissance
Le problème fondamental n'est pas que la technologie ait perdu de son importance – elle reste centrale –, mais que la vitesse d'adaptation, d'amélioration et de production en a gagné une bien plus grande. Le camp qui est capable de s'adapter en continu, d'intégrer les retours d'expérience et de monter en puissance industrielle le plus rapidement peut s'avérer bien plus dangereux et efficace que celui qui possède simplement les armes les plus avancées sur le papier.
Nous nous trouvons donc engagés dans une course à l'armement d'un type entièrement nouveau : une course qui se joue autant dans les usines, les chaînes d'approvisionnement et les dépôts de code source open source que sur les traditionnels champs de tir d'essai.
Un bouleversement de la dissuasion et de la puissance
Nous assistons ainsi à un véritable bouleversement structurel de la façon dont se construit la puissance militaire et dont fonctionne le principe même de la dissuasion. La capacité à innover vite et à produire en masse devient un pilier stratégique au moins aussi important que la maîtrise de technologies de rupture. Cette transformation impose une remise à plat complète des doctrines d'acquisition et de la coopération industrielle au sein de l'Alliance atlantique.