Helsing, la licorne allemande de l'IA militaire, bute sur le marché français verrouillé
Helsing, l'IA militaire allemande, bute sur le marché français

Helsing, la licorne allemande de l'IA militaire, bute sur le marché français verrouillé

Entre l'industriel chevronné et le jeune directeur général au discours start-up, l'étincelle n'a pas pris. En décembre 2024, Éric Trappier, le PDG tonitruant de Dassault, reçoit Antoine de Braquilanges, à la tête du bureau français d'Helsing. Fondée en 2021 en Allemagne et implantée en France en mars 2022, cette entreprise, devenue licorne européenne, conçoit des systèmes de pilotage automatique pour avions de combat. L'idée d'intégrer ces technologies au Rafale, le fleuron de Dassault Aviation, est sur la table. Mais Éric Trappier, peu réceptif aux leçons venues d'outre-Rhin, se braque. Depuis, Helsing trouve porte close chez l'avionneur. "Et qui se fâche avec Dassault se fâche avec Thales et avec l'environnement du missilier MBDA", confie un spécialiste de l'IA de défense.

Un démarrage fulgurant mais des portes qui se ferment

Helsing, qui vient de décrocher un contrat de plus de 250 millions d'euros avec l'Allemagne pour des drones d'attaque destinés à l'Ukraine, peine à s'arrimer en France. Sur le papier, l'entreprise a tout pour séduire : des technologies 100% européennes, cruciales pour l'autonomie stratégique, et des talents recrutés à prix d'or chez Palantir, OpenAI, Airbus ou l'Otan. Le général Denis Mercier, ancien patron de l'armée de l'air, a rejoint ses rangs en octobre 2022, et Antoine Bordes, ex-numéro deux de l'IA chez Meta, en est le vice-président recherche depuis le printemps 2023. Le soutien du milliardaire suédois Daniel Ek, fondateur de Spotify, complète ce tableau idyllique.

En juin 2025, au salon du Bourget, Helsing dévoile une levée de fonds stupéfiante de 600 millions d'euros, portant sa valorisation à 12 milliards. Son pavillon noir au slogan "Protéger nos démocraties" intrigue. Pourtant, des doutes émergent sur ses débouchés concrets en France. Après plusieurs déconvenues auprès du ministère des Armées, de la Direction générale de l'armement (DGA) et des grands industriels, l'entreprise envisagerait même la fermeture de son bureau français.

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Une implantation française semée d'embûches

Mars 2022, au lendemain de l'invasion russe en Ukraine, Helsing s'installe à Paris. Antoine de Braquilanges multiplie les contacts auprès des pouvoirs publics, du ministère des Armées à l'Élysée, où l'accueil est favorable. L'exécutif, sensible à une coopération franco-allemande alors que le projet d'avion de chasse SCAF s'enlise, est séduit. Le cabinet de Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, apprécie ce nouvel acteur disruptif. Par des présentations léchées et des promesses d'innovation, Helsing déploie une pédagogie ambitieuse sur l'IA de défense.

Mais très vite, cette posture irrite dans un écosystème conservateur. "Débarquer en se présentant comme des Mozart du logiciel prêts à tout réinventer leur a clairement porté préjudice", note un ancien de la DGA. Le ministère des Armées freine pour délivrer les accréditations nécessaires à l'accès aux données militaires sensibles. "À chaque difficulté, Helsing s'adressait directement à l'Élysée, court-circuitant les canaux officiels", souffle un industriel.

Parallèlement, la société recrute des profils talentueux au sein du ministère, débauchant fin 2022 deux spécialistes de l'IA de la DGA, ce qui "a eu le don d'énerver". L'irruption de ce concurrent inquiète les industriels établis. À l'été 2022, Thales sollicite l'Adit, le géant français de l'intelligence économique, pour enquêter sur les méthodes et technologies d'Helsing.

Un marché verrouillé et des perspectives réduites

Face à ses difficultés à vendre des logiciels embarqués à l'armée française, Helsing pivote en 2024 vers le marché des munitions téléopérées. Sans succès. Ses tarifs premium, dépassant les budgets des forces françaises, achèvent de dégrader les relations. "Leur approche premium a fait tomber certains militaires de leurs chaises", relève un expert. "Leurs origines allemandes jouent aussi contre eux", ajoute un conseiller de Matignon.

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Dans une note sur le réarmement à l'ère de l'IA, Gilles Delafon, chercheur à l'Institut Thomas More, pointe un problème structurel : "En France et en Europe, l'intégration des acteurs émergents de l'IA de défense se heurte à de fortes résistances institutionnelles et industrielles. Bousculer l'ordre établi depuis des décennies relève de la mission impossible."

Pour l'heure, les partenariats d'Helsing se limitent à des acteurs militaires allemands, danois ou suédois. Les récentes accélérations de Thales et Dassault dans l'IA de défense réduisent ses perspectives. Début février, Thales s'allie avec Naval Group pour développer une IA souveraine pour navires militaires. Quelques semaines plus tôt, Dassault Aviation investissait massivement dans Harmattan AI, un phénomène du secteur français. "À l'heure où le SCAF est mort, Dassault a trouvé son Helsing français", conclut un ex-cadre de la DGA. Les prochains mois seront décisifs pour l'avenir d'Helsing en France, dans un marché de plus en plus verrouillé.