Alice Rufo : « La force de la France est d’être fiable, prévisible et fidèle à ses engagements »
Alice Rufo : « La force de la France est d’être fiable »

La ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, Alice Rufo, a accordé une interview à Var-Matin à l’occasion des commémorations du 82e anniversaire du débarquement de Provence, où elle a passé le week-end dans le Var. Elle y aborde l’actualité internationale, la modernisation de l’aviation de combat, la lutte contre les feux de forêt, la production de munitions et les partenariats stratégiques de la France.

Des commémorations pour inspirer les nouvelles générations

Interrogée sur l’inspiration que les commémorations du débarquement de Provence peuvent apporter aux jeunes générations, Alice Rufo a souligné la singularité profonde de cet événement pour la nation. « Il faut rappeler et raconter cette histoire très incarnée : 230 000 soldats français ont débarqué en Provence, issus d’origines, de confessions et de conditions extrêmement diverses », a-t-elle déclaré. Beaucoup n’avaient jamais foulé le sol métropolitain, tandis que d’autres le retrouvaient après d’âpres combats. « Tous se sont unis pour libérer la France. Le message est limpide : lorsque l’essentiel est en jeu, tous ceux qui se reconnaissent dans la liberté ont vocation à s’unir », a-t-elle ajouté.

Face au retour de la guerre sur le continent européen et au combat de l’Ukraine pour sa liberté, la ministre évoque un « retour d’histoire » et une prise de conscience générationnelle. « Les derniers témoins disparaissent, et les jeunes générations — les arrière-petits-enfants — prennent conscience de leur rôle décisif pour devenir à leur tour les porteurs de cette mémoire face aux instabilités du monde », a-t-elle expliqué.

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Le Mirage 2000D reste efficace, le Rafale évolue vers le standard F5

Alors que la France et l’Allemagne ne se sont pas entendues sur le Système de combat aérien du futur (SCAF) et que la France fait encore voler des Mirage 2000D, Alice Rufo a répondu à la question de leur obsolescence : « Absolument pas. Ils sont employés en conditions opérationnelles réelles sur un champ de bataille particulièrement exigeant : l’Ukraine. » Elle a souligné que le retour d’expérience des pilotes ukrainiens formés par la France est excellent, et que l’efficacité du Mirage sur le terrain a été si concluante que le président Zelensky a confirmé le souhait de l’Ukraine d’acquérir également des Rafale. « Cela démontre la valeur et la pertinence de l’aviation de combat française », a-t-elle insisté.

La ministre a précisé que la France fait évoluer le Rafale vers le standard F5 grâce aux crédits de la Loi de programmation militaire (LPM), et prépare déjà l’aviation de combat du futur. « Ce travail ne concerne pas seulement l’appareil porteur, mais tout un “système de systèmes”, incluant en particulier le cloud de combat. Les études et démonstrateurs menés jusqu’ici conservent toute leur valeur technologique et constituent un investissement dont nous bénéficions aujourd’hui pour bâtir la 6e génération, en coopération avec nos partenaires européens », a-t-elle détaillé.

L’A400M dans la lutte contre les feux de forêt : une réelle valeur opérationnelle

Au sujet de l’engagement de l’A400M dans la lutte contre les feux de forêt cet été, Alice Rufo a rejeté l’idée d’une opération de communication. « Pas du tout, c’est un moyen additionnel à réelle valeur opérationnelle », a-t-elle affirmé. Le kit de largage de 20 tonnes de retardant a été réceptionné mi-juillet et employé très rapidement après une formation intense des équipages. Lors des réunions de crise interministérielles, la Sécurité civile a confirmé l’intérêt de cette capacité pour créer des barrières de retardant et permettre aux bombardiers d’eau de se concentrer sur l’attaque directe des foyers.

Ce dispositif s’inscrit dans un ensemble plus large de moyens aériens mobilisés par les armées : drones Reaper pour la surveillance nocturne des feux, hélicoptères de manœuvre, et un engagement terrestre massif. Au plus fort des incendies, près de 2 000 militaires et 600 pompiers militaires ont été déployés, notamment pour créer des pare-feux au bulldozer en Gironde ou sécuriser les zones évacuées.

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La mission Thiériot et l’adaptation au changement climatique

Concernant la mission d’évaluation confiée à Jean-Louis Thiériot sur la contribution des forces armées à la résilience et à la lutte contre les feux de forêt, la ministre a rappelé sa connaissance intime des questions de défense. « Le Premier ministre lui a confié une mission globale sur la sécurité civile, et la contribution majeure des armées y tiendra naturellement une place centrale », a-t-elle déclaré. Jean-Louis Thiériot devra évaluer la contribution des armées et formuler des propositions opérationnelles dans le cadre du protocole Héphaïstos.

Les armées travaillent sur l’adaptation aux dérèglements climatiques de façon constante depuis des années. La menace climatique fait l’objet d’une stratégie militaire dédiée, qui impacte la préparation des forces et les missions, y compris à l’international. « Cette expertise et cette capacité d’anticipation permettront d’enrichir le retour d’expérience et de nourrir les travaux législatifs à venir sur la sécurité civile », a ajouté Alice Rufo.

Autonomie stratégique européenne et économie de guerre

Interrogée sur les stocks américains de missiles Patriot sollicités au Moyen-Orient, Alice Rufo a insisté sur la nécessité de l’autonomie stratégique européenne. « Beaucoup de pays européens dépendent d’équipements américains. Notre objectif, à travers l’autonomie stratégique européenne, n’est pas de nous opposer à l’Alliance atlantique, mais d’éviter les dilemmes stratégiques à nos alliés en renforçant nos propres capacités souveraines », a-t-elle expliqué. La France développe avec l’Italie le système SAMP/T de nouvelle génération, « équivalent souverain européen du Patriot, tout à fait remarquable contre les missiles balistiques ».

Sur l’économie de guerre, la ministre a détaillé les progrès : la LPM rehaussée de 36 milliards d’euros permet des rythmes de commandes records ; les financements des grands groupes bancaires français vers la défense ont augmenté de 26 % ; 30 fonds d’investissement dédiés ont été créés en un an ; les cadences de production ont été doublées, voire triplées sur certains segments. Des outils normatifs ont été créés pour sécuriser les approvisionnements stratégiques, et la filière est structurée avec France Munitions et le soutien à l’innovation duale (300 millions d’euros mobilisés).

Recompositions géopolitiques et position de la France

À propos de l’accord de défense entre la Turquie, le Pakistan et l’Arabie saoudite, Alice Rufo a évoqué une « recomposition géopolitique globale » et une diversification des partenariats stratégiques. « La force de la France réside dans sa “signature” : la fiabilité, la prévisibilité et la fidélité à ses engagements », a-t-elle déclaré. La France reste présente aux côtés de ses partenaires régionaux et maintient des canaux ouverts avec l’Iran et le Sultanat d’Oman. « Notre ligne est claire : soutenir la souveraineté de nos partenaires, respecter le droit international et garantir la stabilité régionale », a-t-elle ajouté.

Concernant la Syrie, la ministre a rappelé que la France n’a jamais normalisé ses relations avec Bachar al-Assad. « Pour la Russie, qui avait tout misé sur la survie du régime d’Assad, les évolutions en Syrie constituent un revers stratégique majeur », a-t-elle noté. La priorité est d’accompagner la reconstruction de capacités souveraines syriennes, avec des coopérations concrètes dans la lutte contre le terrorisme, le déminage et le désarmement chimique.

Nouvelle stratégie au Sahel et guerre des mines

Alice Rufo a également répondu sur le retour discret de l’armée française au Sahel, notamment au Tchad. « Il ne faut pas parler en termes de “retour discret” ou de retour en arrière, mais de la mise en œuvre d’une nouvelle stratégie initiée dès 2022-2023 », a-t-elle précisé. La France a rompu avec le modèle des grandes bases militaires au sol et agit en soutien sur-mesure de la souveraineté des États africains qui le demandent, notamment avec le Bénin, la Côte d’Ivoire ou le Gabon. « Il faut d’ailleurs constater que le départ des forces françaises imposé par certaines juntes n’a en rien fait reculer la menace terroriste », a-t-elle ajouté.

Enfin, sur le programme SLAM-F de lutte anti-mines, la ministre a annoncé que la DGA a notifié le 21 juillet dernier une commande d’une douzaine de drones de surface et sous-marins supplémentaires, associés à l’affrètement de navires porteurs civils. « Cela permet d’accélérer immédiatement la montée en puissance opérationnelle du programme SLAM-F. Quant aux bâtiments de guerre des mines définitifs, ils seront livrés au cours des cinq prochaines années », a-t-elle conclu. Elle a également salué le rachat d’Exail Technologies par Thales, y voyant la preuve du dynamisme et de l’excellence technologique française dans la guerre des mines et la robotique sous-marine.