Un conflit historique qui dégénère en guerre juridique
Le conflit latent entre la Société des amis de l'île d'Aix (Saia) et la municipalité de cette petite île charentaise, souvent surnommée la « petite Corse », vient de franchir un nouveau cap. Après des années de tensions et de négociations infructueuses, le maire Patrick Denaud a décidé de porter l'affaire devant le tribunal administratif de Poitiers. L'objectif est clair : faire annuler la vente de 1949 par laquelle l'État a cédé à cette association locale la quasi-totalité du bourg classé, incluant les places d'Austerlitz, de l'église et du Sémaphore.
Une situation juridique intenable pour la commune
Depuis soixante-dix-sept ans, la commune se trouve dans une position paradoxale et inconfortable. Bien que responsable de l'ordre public, elle ne possède pratiquement aucun terrain dans son propre bourg. Pour organiser le moindre événement public sur ces espaces, comme un festival, elle doit solliciter l'autorisation de la Saia. À l'inverse, cette association privée peut y organiser des événements privés, parfois contre l'avis de la mairie, créant un véritable flou juridique.
« Il y va de l'usage de l'argent public mis au service d'un propriétaire privé », expliquait déjà Patrick Denaud en 2022, lorsqu'il a décidé de cesser l'entretien des places appartenant à la Saia. Cette mesure symbolique n'a cependant pas suffi à clarifier la situation, poussant la mairie à envisager des solutions plus radicales.
Des négociations qui tournent court
À l'été 2025, des discussions ont été engagées pour tenter de délimiter précisément le domaine public sur l'île, où celui-ci se réduit à peau de chagrin. Le maire proposait d'établir une convention permettant à la mairie de gérer les places tout en garantissant la propriété de la Saia. « Un tel texte n'a jamais existé, c'était l'occasion d'écrire les droits et les devoirs de chaque partie », commente Patrick Denaud.
Mais les pourparlers ont échoué, chaque partie rejetant la responsabilité sur l'autre. Le maire affirme que « la Saia n'a pas fourni les plans annexés à l'acte de vente et n'a pas écrit ce qu'elle voulait précisément », tandis que le président de la Saia, Jean-Luc Guermonprez, rétorque qu'ils n'ont rien reçu « sinon, on aurait poursuivi les discussions ».
L'étincelle qui a mis le feu aux poudres
Ce qui a finalement décidé la mairie à passer à l'offensive judiciaire est survenu le 15 février 2026. Suite à de fortes pluies, le rempart de l'entrée de l'île s'est fissuré, menaçant à tout moment de s'effondrer dans la mer. Or, ce rempart appartient à la Saia, qui reconnaît elle-même ne pas avoir les moyens de l'entretenir correctement.
« Ce rempart, ce n'est que le hors-d'œuvre, c'est tout le patrimoine fortifié de l'île que possède la Saia, qui se casse la gueule », déplore Patrick Denaud. Bien que l'association affirme « assumer les travaux de mise en sécurité », elle doit faire appel aux collectivités locales pour les financer, ce qui a exacerbé les tensions.
Une question de légitimité démocratique
Les avocats de la commune, Me Giard et Me Ledeux, soulignent le caractère anormal de la situation : « L'île d'Aix est dans une position intenable avec des espaces publics qui appartiennent à une association privée. Ses dirigeants n'ont pas de légitimité démocratique mais ont, en réalité, plus de pouvoir sur la vie communale des habitants que les élus locaux. »
Pour Patrick Denaud, la solution idéale serait que l'État récupère les biens de la Saia à usage militaire ou public, en conservant les remparts, les douves, la poudrière et les casemates, tandis que la commune gérerait les trois places principales et l'esplanade de la plage de l'Anse de la Croix. La Saia, forte de 265 adhérents dont plus de la moitié sont des résidents secondaires, conserverait l'hôtel-restaurant Napoléon et ses quelques maisons individuelles.
Une association déterminée à défendre ses privilèges
Jean-Luc Guermonprez, le président de la Saia, ne compte pas voir son association, plus gros propriétaire de l'île, se faire dépouiller de ses biens. « La rétrocession a déjà été abordée en assemblée générale et ça a toujours été non. Si nous tenons à rester propriétaires, c'est pour avoir plus de poids dans notre mission de préservation du patrimoine », explique-t-il.
Le maire rappelle cependant que « l'île est classée depuis 1970 et Grand Site de France depuis 2020 alors on ne peut pas faire n'importe quoi ». Quand le président de la Saia évoque sa volonté de « poursuivre l'œuvre des fondateurs de notre association, le baron et la baronne Gourgaud », Patrick Denaud y voit une « vision d'un autre temps quand la jet-set voulait avoir son île privée ».
Un long combat judiciaire en perspective
La procédure engagée devant le tribunal administratif s'annonce longue et complexe. La Saia, qui possède un patrimoine immobilier estimé à plusieurs dizaines de millions d'euros mais dispose d'un budget annuel de seulement 150 000 euros, semble déterminée à se battre jusqu'au bout pour conserver ses biens.
Déjà, deux sénateurs et un député ont apporté leur soutien à la commune, évoquant une « anomalie démocratique ». Le 23 octobre 2025, les avocats de la mairie ont même adressé un courrier de 38 pages au président de la République, au ministre des Finances, au préfet et à divers élus locaux pour les alerter sur cette situation unique en France.
L'île d'Aix et ses moins de 200 habitants n'ont probablement pas fini de se diviser sur cette question épineuse qui oppose propriété privée et intérêt général, patrimoine historique et gestion démocratique.



