Campagnes municipales 2026 : les réseaux sociaux, outils indispensables mais risqués pour les élus
Réseaux sociaux : outils indispensables mais risqués pour les maires

Campagnes municipales 2026 : les réseaux sociaux, outils indispensables mais risqués pour les élus

Conduire une campagne électorale sans recourir aux réseaux sociaux apparaît désormais comme une mission quasi impossible à l'approche des élections municipales de 2026. Facebook, X, Instagram et autres plateformes numériques se sont imposés comme des instruments essentiels pour les candidats, offrant à la fois des opportunités considérables et des risques accrus. Une enquête conjointe de l'Association des maires de France (AMF) et du Cevipof (Centre de recherches politiques de Sciences Po), publiée ce jeudi 5 mars, dévoile que près d'un édile sur trois a déjà été confronté à des insultes ou des menaces sur ces canaux de communication.

Une cybermalveillance en forte progression

Ce chiffre alarmant met en lumière l'augmentation significative de la cybermalveillance : en 2020, cette proportion ne s'élevait qu'à 20%. Pourtant, les réseaux sociaux sont devenus incontournables dans le paysage politique local, obligeant candidats et futurs élus à apprendre à composer avec ces outils aux effets parfois dévastateurs. Martial Foucault, professeur des universités à Sciences Po Paris et coauteur de l'étude, décrypte les enjeux de ces pratiques et les bonnes conduites à adopter.

Le Point : Votre étude s'ouvre sur l'affaire du maire de Montjoi. En 2023, le youtubeur Papacito a médiatisé un différend local entre un éleveur et son voisin en publiant des vidéos attaquant et ridiculisant le maire Christian Eurgal. Ce dernier a ensuite été insulté et menacé de mort sur les réseaux sociaux. Le youtubeur a été condamné à une amende pour incitation à la haine et injures. Pourquoi avoir choisi cet exemple ?

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Martial Foucault : Il s'agit probablement d'un des cas les mieux documentés par la presse locale, nationale et même internationale. Ce qui est arrivé au maire de cette petite commune du Tarn-et-Garonne correspond à un phénomène emblématique de la mandature qui s'achève – représentatif de la prise de conscience, par le législateur et certains responsables politiques, que la situation des élus locaux est parfois, en signal faible, tout aussi problématique que ce que certains députés ont subi depuis l'après-mouvement des Gilets jaunes.

La sévérité toute relative du jugement rendu contre ce youtubeur [condamné à 5 000 euros d'amende] est symptomatique d'une réticence à porter plainte. Beaucoup de maires comprennent que lorsque la sanction n'est pas dissuasive, cela n'empêche pas la commission de tels actes.

Désinhibition face à l'autorité

Sur les réseaux sociaux, observe-t-on une forme de désinhibition face à l'autorité ?

Cette désinhibition est facilitée par l'absence de modération ou de régulation efficace sur ces plateformes. Facebook demeure le réseau social privilégié des maires pour le partage d'informations. C'est également là que se manifestent certains individus qui se livrent à toutes formes de violence à leur encontre.

Je me souviens d'un entretien avec un maire d'une petite commune qui déclarait : « Nous ne sommes évidemment pas étrangers à cette forme de vindicte populaire sur les réseaux sociaux. » Cependant, il établissait une distinction fondamentale entre un administré qui l'interpellerait dans la rue, mécontent de diverses situations, et les remontrances d'un administré insatisfait qui s'exprimerait sur un réseau social. Premièrement, cela peut générer une viralité presque sans limites. Deuxièmement, des individus extérieurs à la commune peuvent s'immiscer dans la conversation et attiser les tensions.

Importance croissante au niveau local

On associe souvent les réseaux sociaux à des enjeux nationaux – ministres, grandes figures politiques. Mais sont-ils également devenus cruciaux au niveau local ?

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Il existe néanmoins une différence notable. Dans les deux tiers des communes françaises, celles comptant moins de 1 000 habitants, le premier réseau social demeure Facebook, initialement utilisé comme une extension virtuelle du journal municipal. Les élus locaux ont découvert l'efficacité de ces plateformes dès 2008 – avant une généralisation en 2014 – pour atteindre une pénétration dans la commune que le bulletin municipal ne permettait pas nécessairement, une partie de la population n'ayant pas l'habitude de le lire intégralement.

Ils ont ciblé de nouveaux publics, avec l'idée que si le réseau social vise à produire de la sociabilité, le maire ne doit pas prendre de retard car il y construit son capital politique. Je pense que les élus ont conscience que cet instrument remplace désormais de nombreux supports traditionnels.

Une question économique se pose également : dans les grandes villes, des équipes dédiées aux réseaux sociaux existent, ce qu'un maire de petit village ne peut tout simplement pas se permettre.

Cela produit un effet secondaire non anticipé – ou plutôt mal compris – par les élus : la confusion persistante entre le compte personnel de l'élu et le compte institutionnel. Un mélange des genres aux conséquences souvent catastrophiques.

Lorsque le maire estime qu'il n'a pas de compte institutionnel et décide d'utiliser son propre compte, pensant demeurer un individu ordinaire avant d'être élu, les effets peuvent être dévastateurs. Il s'expose aux foudres des habitants de la commune ou d'ailleurs.

Dans une très grande majorité des petites communes – là où il n'existe pas de community managers comme dans les grandes villes – les élus restent sur l'idée des premières années de Facebook, où chacun aurait un usage passif : consulter des informations ou partager des contenus très positifs.

Manque de formation et erreurs fréquentes

Beaucoup de maires sont très mal équipés intellectuellement dans l'usage des réseaux sociaux. Quand modérer ? Quand se mettre en retrait ? Quand adopter un registre de vocabulaire adapté à la situation ? Tout cela, ils l'ignorent souvent. Compte tenu de la moyenne d'âge des maires, on constate qu'ils utilisent cet outil de façon fréquemment autodidacte.

Quelles sont les erreurs que les maires commettent le plus souvent avec les réseaux sociaux ?

La première erreur survient lorsque le maire, pensant être dans son bon droit pour rétablir une vérité après avoir été attaqué mensongèrement, souhaite rectifier les faits. Cette intention initialement louable le place dans une situation où il est confronté à des individus qui estiment que le maire, représentant l'autorité, doit accepter toutes les critiques. Les édiles n'ont pas toujours les réflexes appropriés.

La deuxième erreur assez courante consiste à ne pas savoir se mettre en retrait et à éviter de contribuer à la viralité d'attaques personnelles. Dans les enquêtes, environ 11% des maires déclarent que leur entourage familial est touché par de la cybermalveillance sur les réseaux sociaux. Face à cette situation, beaucoup n'ont pas le réflexe de porter plainte ou de signaler les faits, mais se sentent obligés de réagir.

Règles essentielles et formation nécessaire

Quelles seraient, selon vous, les règles essentielles qu'un maire devrait respecter ?

La plus grande sagesse consisterait à ce que le maire – sauf s'il possède une compétence avérée dans la pratique des réseaux sociaux – s'abstienne de les utiliser personnellement et se contente de laisser la commune communiquer. Cette approche peut paraître conservatrice, car elle donne l'impression que le maire n'incarne pas l'information qu'il souhaite transmettre à ses concitoyens. Mais lorsqu'on ne maîtrise pas pleinement les réseaux sociaux, cela permet d'éviter certaines catastrophes.

Lorsqu'on est élu, la responsabilité impose de ne pas utiliser les réseaux comme si on était en campagne et qu'on interpellait tous les citoyens sur un marché ou en faisant du porte-à-porte.

Faut-il, selon vous, former les élus aux réseaux sociaux ?

Oui, et j'irai même plus loin : dès les premières semaines suivant l'élection. On constate que les maires font face à un dilemme : le réseau social est avant tout un instrument de diffusion de l'information. Même si on leur recommande de se mettre régulièrement en retrait, l'envie de communiquer sera souvent trop forte. Ils doivent donc être formés à la communication par les réseaux sociaux.

Aujourd'hui, le législateur et les associations d'élus accusent un retard considérable sur cette question, nous partons véritablement de zéro.

Évolution future de la communication politique locale

Comment imaginez-vous l'évolution de la communication politique locale sur les réseaux sociaux dans les années à venir ?

Il est totalement illusoire de penser que la démocratie locale pourra faire l'impasse sur les réseaux sociaux. Inutile d'imaginer un monde où ces plateformes disparaîtraient pour être remplacées par une forme autorégulée avec une modération renforcée. Impossible de concevoir que ce pouvoir accordé aux individus leur soit retiré.

On peut envisager un effet lié au profil sociodémographique des élus. Au fil des mandatures, dans six ans, dans douze ans, arriveront des générations de maires qui ont été acculturés aux réseaux sociaux. Cela modifie quelque peu la donne, car aujourd'hui, avec une moyenne d'âge de 60 ans pour les maires, la majorité d'entre eux ont découvert les réseaux sociaux entre 45 et 55 ans. Sans faire de jeunisme ou d'âgisme, ce n'est pas la génération la plus agile avec ces outils.

On peut anticiper un effet purement générationnel qui devrait améliorer les bonnes pratiques. Mais il existe également des usages détournés : lorsqu'on maîtrise parfaitement les réseaux sociaux à 20 ans, on peut les utiliser dans une perspective très polarisante et conflictuelle. Ce n'est pas parce qu'on devient élu qu'on changera d'attitude avec les réseaux sociaux.

On l'observe sur la scène nationale : les élus de La France insoumise sont engagés dans une démarche de conflictualisation permanente, qui, à mon sens, ne pourrait pas exister avec des supports de communication classiques – presse écrite, radio, télévision. Il y a ce côté sans filtre qui donne à chacun le sentiment d'être tantôt un lanceur d'alerte, tantôt un apprenti journaliste, tantôt un citoyen éclairé.

Les canons habituels paraissent, pour beaucoup de nouveaux élus, totalement désuets. Auparavant, même au niveau municipal, de nombreux élus s'efforçaient d'entretenir les meilleures relations avec les correspondants et journalistes de la presse quotidienne régionale. Aujourd'hui, certains estiment : « Nous pouvons parfaitement gérer nous-mêmes notre propre communication avec les réseaux sociaux. » Et là, effectivement, c'est pour le pire ou pour le meilleur, mais souvent pour le pire.