L'historien et résistant Marc Bloch entrera au Panthéon mardi 23 juin. Le grand médiéviste, cofondateur de l'école des Annales, a enseigné brièvement à l'université de Montpellier, dans un climat alors hostile. "J'aime imaginer que dans cet écusson de Montpellier, Marc Bloch qui habitait rue Sainte-Croix a peut-être croisé Jean Moulin, sans que les deux se connaissent…" confie Jean-Louis Panné, ancien éditeur chez Gallimard, à deux jours de la panthéonisation.
Un historien de renom, une panthéonisation attendue
Marc Bloch est né en 1886 dans un milieu intellectuel : son père était lui aussi historien. Cette panthéonisation du 23 juin, voilà déjà longtemps que des historiens la demandent : "Des grands noms comme Maurice Agulhon, Mona Ozouf, Emmanuel Leroy-Ladurie la souhaitaient, mais c'était la fin du mandat de Chirac, il n'a pas donné suite", relève Jean-Louis Panné. Parmi ceux qui plaidaient pour cette reconnaissance de la nation, se trouvait Etienne Bloch, le fils aîné de Marc Bloch. "J'ai travaillé avec lui pour la publication de cet ouvrage paru il y a 20 ans. Etienne était un ancien magistrat et il aurait souhaité que lors de son procès, Barbie soit interrogé sur Marc Bloch. Ce ne fut pas le cas et il n'aurait sans doute pas dit la vérité…"
Un parcours intellectuel exceptionnel
Historien médiéviste reconnu, Marc Bloch a fondé en 1920 avec Lucien Febvre la revue des Annales, une approche novatrice qui propose de s'intéresser au temps long et de croiser les disciplines. Normalien, agrégé d'histoire, parlant plusieurs langues, il est l'auteur de Les rois thaumaturges, un ouvrage marquant. Professeur de lycée, il fait un court passage à Montpellier en 1912 avant d'y revenir en 1941. Ancien combattant de la Première Guerre mondiale, décoré de la Croix de guerre et de la Légion d'honneur, il se réengage en 1940 à 53 ans, malgré une polyarthrite et six enfants. De la défaite de 1940, il tire L'Étrange défaite, publié après sa mort en 1946, ouvrage de référence cité notamment par Marine Le Pen et Jordan Bardella, ce qui a vivement fait réagir la famille de Bloch.
Un climat d'antisémitisme à la faculté de Montpellier
Juif, Marc Bloch est exclu de la fonction publique à partir d'octobre 1940. Il est toutefois rétabli pour services exceptionnels (seuls dix professeurs en bénéficient) et nommé à la faculté de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand en février 1941. Un an plus tard, après avoir failli partir pour les États-Unis, il demande sa mutation à Montpellier pour raison de santé de son épouse. Selon Peter Schöttler, auteur de Marc Bloch, une biographie intellectuelle, "à Montpellier, il fait partie d'un groupe confidentiel appelé plus tard le Cercle de Montpellier qui réunit d'anciens hommes politiques, hauts fonctionnaires et professeurs pour débattre de l'avenir de la France et de l'Europe. Malgré les opinions pétainistes du doyen et l'hostilité des étudiants antisémites, il se sent plutôt en sécurité."
Jean-Louis Panné raconte : "Les Bloch s'installent à Montpellier au 5 rue Sainte-Croix : ses lettres à Lucien Febvre nous renseignent sur leur vécu : 'Le climat nous accueille sous des aspects plus aimables. L'appartement est sortable. Le petit peuple est gentil, bavard…' (27 septembre). Mais avec l'automne, le ton change : 'Ici nous souffrons du vent du Nord […] nous avons un peu froid, car on ne chauffe guère…' (31 octobre) ; 'Le climat languedocien a de charmants sourires. Mais ils sont, en ce moment, assez rares' (29 novembre)."
L'engagement dans la Résistance et la mort
L'occupation de la zone Sud à partir de novembre 1942 fait évoluer la situation. Le 15 mars 1943, Marc Bloch est révoqué de l'Université de Montpellier et la famille repart dans la Creuse. Il s'engage dans le mouvement Franc-Tireur, tandis que ses deux fils aînés, Etienne et Louis, avec leur cousin Robert Weill, franchissent les Pyrénées pour rejoindre la France Libre. Marc Bloch devient l'un des trois dirigeants des Mouvements unis de résistance dans la région Rhône-Alpes. Les textes qu'il écrit pour la presse clandestine sont mal connus.
Henri Falque, ancien résistant, témoigne : "Quant au résistant qu'il fut, le petit groupe qui l'a approché reste confondu devant la lucidité, la pénétration dont Chevreuse (l'un de ses noms de guerre) a fait preuve. On peut dire qu'il y eut deux phases dans la Résistance régionale, avant Marc Bloch où le courage, la bonne volonté étaient caractéristiques du moment, et après Marc Bloch où véritablement, il y eut une organisation."
Malgré le cloisonnement instauré par Bloch, les 7, 8 et 9 mars 1944, la Gestapo procède à une série d'arrestations à Lyon. À l'École de Santé militaire, il est torturé à plusieurs reprises. Le 16 juin, trente prisonniers sont extraits du Fort de Montluc pour être exécutés dans une prairie de Saint-Didier-de-Formans, dans la région lyonnaise. L'entrée au Panthéon, initialement prévue le 16 juin, a été décalée au 23 juin en raison du G7 à Évian. S'il n'est pas le premier résistant à être panthéonisé, Marc Bloch sera le premier historien.



