« Unité ! Unité ! » scandent les militants de gauche réunis ce 5 mai à la Bellevilloise. Sur les murs de cette salle de concert du 20e arrondissement de la capitale, des images de Léon Blum défilent pour célébrer les 90 ans du Front populaire. Les chefs à plume de la gauche ne cessent d’en invoquer la mémoire, dans l’espoir de ranimer l’idée d’une primaire unitaire devenue chimérique.
« Nous sommes prêts à mobiliser des millions d’électrices et d’électeurs ! […] L’union aura lieu ! » veut croire l’égérie du NFP Lucie Castets devant la foule, où l’on distingue une poignée d’élus et la silhouette longiligne du conseiller de Paris Nour Durand-Raucher, connu pour être le sosie de Jean-Michel Blanquer.
Au fil de la soirée, militants et figures de la gauche répètent les mêmes formules que lors de la conférence de presse du 2 juillet 2025, à Bagneux, point de départ du processus : l’union, malgré les divergences, pour barrer la route à « l’extrême droite » et faire face au péril « fasciste ». « Le chant du cygne ou le sursaut », résume Clémentine Autain, candidate à cette primaire « qui a du plomb dans l’aile », selon ses propres mots.
« Arrêtez de déconner, les gars »
« En faisant ce Front populaire 2027, on rallume la lumière au bout du tunnel », disait il y a un an Marine Tondelier. Aujourd’hui, les espoirs de la candidate écologiste s’émoussent. « Je suis en colère », dit-elle, dans la lignée de ses propos tenus au micro de Sud Radio, le 1er mai. « Arrêtez de déconner les gars ! Mélenchon, il va y aller à fond là ! Il va avoir ses signatures, ses trucs, l’argent, les réseaux sociaux, avait-elle tempêté. « Et nous, on va faire quoi ? Continuer à rien comprendre à ce que les autres font et on va se donner en spectacle ? »
Et quel spectacle ! Celui d’une gauche enfermée dans ses luttes picrocholines, ses calculs stratégiques et ses ego froissés. Celui d’une primaire marquée par une indécision permanente et des annonces reportées, où chacun est suspendu aux décisions des socialistes qui se déchirent à chaque bureau national entre pro et anti-primaires.
L’annonce, ce dimanche, de la candidature de Jean-Luc Mélenchon a remis en lumière ce paysage politique illisible. « Les divisions internes dans les partis font qu’il y a une multitude de candidatures, et c’est la confusion. C’est irresponsable. Nous, c’est carré : il y a une équipe, un programme et un seul candidat », a souligné l’Insoumis sur le plateau de TF1. Une manière de se poser en leader incontesté et incontestable, tandis que le reste de la gauche continue de s’enliser dans des discussions internes. « L’espace de la gauche plurielle n’est pas occupé. On n’a pas le nouveau Jospin ou le nouveau Mitterrand. On a des leaders faibles », déplore un parlementaire socialiste.
« C’est au PS de nous donner une réponse sur la primaire. La balle est dans leur camp. Olivier Faure joue la montre, mais il faut qu’il nous dise vite ! » presse un député écologiste. « Si le PS ne décide pas rapidement d’une ligne et d’un candidat, toute une partie de l’électorat de centre gauche ira directement vers Édouard Philippe », redoute un autre député de gauche.
Refus en série
Difficile, en effet, d’y voir clair dans les desseins du premier secrétaire du PS qui, sans être un « fétichiste de la primaire », plaide pour une candidature commune de la gauche non LFI. Sur scène, Olivier Faure a tenté de sortir de son ambiguïté en défendant l’idée de la primaire pour « donner à notre candidat ou à notre candidate une légitimité que personne ne pourra contester ».
Marine Tondelier et Lucie Castets ont beau répéter, sondages à l’appui, que 86 % des électeurs de gauche souhaitent une primaire, rien n’y fait. Les opposants, eux, restent campés sur leurs positions : à leurs yeux, le refus des communistes, de LFI et de Raphaël Glucksmann d’y participer suffit à rendre cette primaire de facto caduque. « Cette primaire, c’est celle du groupe écolo à l’Assemblée ! C’est un peu faiblard ! Ça n’ira pas au bout ! », raille un anti-LFI.
Sous l’impulsion de Boris Vallaud, Yannick Jadot et Raphaël Glucksmann, les anti-primaires ont publié un manifeste pour faire remonter quelques idées fortes et s’accorder sur un candidat commun d’ici l’été, sans plus de précisions. « Personne n’a compris cette proposition alternative. On doit mettre la pression aux socialistes pour qu’ils acceptent la primaire », griffe un cadre écologiste.
Les prétendants à cette primaire doivent aussi affronter leurs propres divisions. Entre Clémentine Autain, présentée par certains comme un « symbole de la gauche Mediapart », Marine Tondelier, europhile assumée, et François Ruffin, souverainiste accusé par ses camarades de xénophobie après son opposition à l’immigration de travail, les divergences idéologiques sont importantes.
« On ne peut pas faire de primaire si on ne règle pas certaines questions, comme celle du nucléaire, souligne un député PS. Les écolos sont-ils d’accord pour construire de nouveaux EPR ? » « Je ne ferai pas la campagne de Tondelier ou de Ruffin ! Olivier Faure est en train de nous embarquer dans la primaire du pauvre. On doit avoir une candidature crédible pour être au second tour. Dans les primaires, c’est la frange la plus radicale qui l’emporte avec, à la fin, un candidat qui fait 4 % ! » poursuit un autre socialiste.
François Ruffin refuse la « fatalité »
Lors du lancement de la primaire, le club des unitaires avait promis six conventions thématiques pour poser les bases d’un projet commun. Pour l’instant, une seule a vu le jour, consacrée à l’éducation. Marine Tondelier a tenté de ramener le débat sur le fond, en dévoilant 21 priorités à même de rassembler la gauche, de l’augmentation du smic à la gratuité des musées nationaux… Dans la foulée du meeting, « huit priorités communes » ont été énumérées, portant sur le pouvoir d’achat, la taxe Zucman ou encore le droit aux vacances. Le tout assorti, parfois, de formulations floues, comme cet appel à « maîtriser démocratiquement les impacts de l’IA sur le travail et l’emploi ». « Le travail programmatique est largement engagé », assure Sophie Taillé-Polian, porte-parole du candidat François Ruffin.
Suffisant pour exister entre la gauche rupturiste incarnée par Jean-Luc Mélenchon et la social-démocratie tournée vers le centre, défendue par Raphaël Glucksmann ? « Sur le fond, les candidats sont plus proches de Jean-Luc Mélenchon que de Raphaël Glucksmann », observe un soutien de Raphaël Glucksmann, qui espère siphonner la gauche réformiste, absente de cette primaire.
« Il n’y a pas de fatalité, nous pouvons l’emporter », déclare François Ruffin à la Bellevilloise. « Nous refusons cette chronique d’une défaite annoncée que certains alimentent dans notre propre camp », poursuit Marine Tondelier sous les applaudissements. Y croient-ils vraiment ? Car que cette primaire advienne ou non, la gauche, émiettée entre différentes chapelles, ne pèse qu’un peu plus de 30 % dans le pays.
« Nous ne serons pas crédibles si nous n’abordons pas les sujets de démographie, de finances publiques et d’immigration. Si on ne le fait pas, les citoyens nous laisseront au bord de la route », s’alarme un élu local social-démocrate. Des thématiques mises en sourdine chez les soutiens de la primaire, dont le vote est – normalement – prévu le 11 octobre. « L’improbable est que nous gagnions en 2027 ! Je milite pour l’improbable », ajoute ce même élu. Prière d’y croire.



