Superprofits de TotalEnergies : la classe politique réclame une taxation
Superprofits de TotalEnergies : la classe politique réclame une taxation

Depuis le début de la guerre en Iran il y a deux mois, les prix à la pompe s'envolent, dépassant des sommets jamais atteints depuis 40 ans et mettant à mal les portefeuilles des Français et de l'État. Pendant ce temps, TotalEnergies a annoncé ce mercredi 29 avril un bénéfice net extraordinaire au premier trimestre : 5,8 milliards de dollars, en hausse de 51 % sur un an. Dans un communiqué, la multinationale française a souligné sa « capacité à capturer la hausse des prix », s'est félicitée de sa « très forte performance » dans les activités de négoce de brut et de produits pétroliers et a annoncé une hausse des dividendes versés cette année, « la plus forte croissance de dividende parmi les majors pétrolières ».

Réactions politiques immédiates

Il n'aura pas fallu longtemps pour que ces montants impressionnants fassent réagir la classe politique, notamment à gauche et à l'extrême gauche. Lors de la séance de questions au gouvernement au Sénat, interrogé par Patrick Kanner, le Premier ministre Sébastien Lecornu a appelé TotalEnergies à redistribuer « d'une manière ou d'une autre » ses profits « exceptionnels », tout en refusant de céder au « Total bashing ».

Taxer et pourquoi pas même nationaliser pour la gauche

Plus tôt, après le Conseil des ministres, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, avait affirmé : « Personne ne doit profiter de cette crise et aucun superprofit ne doit être réalisé, a fortiori en France. » En conséquence, le gouvernement ne ferme pas la porte à une taxation sur ces profits exceptionnels, mais n'annonce rien non plus. « On ne s'interdit rien », disait alors la porte-parole du gouvernement, qui a rappelé « l'atout » d'avoir une firme pétrolière française comme TotalEnergies qui permet à la France de « palier d'éventuelles difficultés de volume ». Elle invitait alors « à ce que ces prix plafonds continuent ».

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Sans grande surprise, les élus de gauche sont vent debout face aux superprofits de Total, et proposent de taxer la firme. « Si Total ne veut pas être qualifié de profiteur de guerre, si l'État français ne veut pas que Total soit qualifié de profiteur de guerre, alors la France doit se joindre aux autres pays européens qui demandent la taxation des superprofits », déclare au Point Aurore Lalucq, eurodéputée Place publique. Début avril, l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, le Portugal et l'Autriche ont effectivement appelé à la mise en place d'une taxe européenne sur les bénéfices exceptionnels des firmes pétrolières ; le gouvernement français ne soutient pas cette initiative. « Entre le niveau d'endettement que l'on connaît et cette crise qui va avoir des répercussions à long terme, […] comment peut-on accepter qu'il y ait des entreprises qui fassent de tels superprofits ? », ajoute Aurore Lalucq.

Même son de cloche chez les Verts, avec Sandrine Rousseau qui ne mâche pas ses mots. Fustigeant « un capitalisme sauvage et de prédation, sans morale et sans limite », la députée appelle à un plafonnement des prix et à un impôt sur ces profits exceptionnels pour mieux financer la transition écologique. « Mais, ce qui me fascine, c'est l'indigence du gouvernement : il n'y a pas eu une seule annonce sur cette entreprise d'accaparement sauvage et maximal des richesses au détriment des personnes. Ni taxe sur les superprofits, ni plafonnement des prix de l'essence. Rien », tacle-t-elle.

À l'extrême gauche, le secrétaire national du Parti communiste Fabien Roussel propose même de nationaliser TotalEnergies, « s'il le faut » : « La crise enrichit les actionnaires, elle appauvrit le monde du travail. L'énergie est un bien commun reprenons la main sur les prix », écrit-il sur X (ex-Twitter).

À droite aussi l'idée d'une taxation sur les superprofits fait son chemin

À droite de l'échiquier politique, le rapporteur général du budget à l'Assemblée nationale Philippe Juvin (LR) appelle lui aussi le gouvernement à se joindre à la proposition portée par l'Espagne, l'Allemagne, l'Italie, le Portugal et l'Autriche sur la taxation européenne des superprofits. « Ceux qui tirent profit des conséquences de la guerre doivent aussi faire leur part pour alléger la charge pesant sur le grand public », plaide le député des Hauts-de-Seine.

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Au Sénat, son homologue Jean-François Husson (LR) se montre plus prudent : « S'il y a des bénéfices extraordinaires liés à la guerre, qui ne résultent pas de la stratégie propre du producteur, du raffineur, de l'énergéticien, je pense que cela doit faire l'objet d'un échange transparent avec le gouvernement. Et dans ce cas-là, je ne suis pas pour le principe d'une taxe ; je pense qu'il est plus logique de proposer, dans un dialogue exigeant, une contribution du groupe sous des formes à déterminer à l'issue d'une négociation. » Le sénateur reconnaît toutefois qu'une forme de redistribution de ces profits liés à la guerre relève d'une exigence « éthique et de devoir moral » pour les entreprises concernées.

De son côté, le RN, par la voix du député Jean-Philippe Tanguy sur X (ex-Twitter), a rappelé que « cela fait 5 ans que Marine Le Pen, première parmi tous les candidats à la présidentielle, a soutenu des dispositifs contre les surprofits, surdividendes et rachats d'actions abusifs. »

Comment taxer efficacement ?

Mais comment instaurer concrètement un tel impôt sur les superprofits ? Si la mesure paraît simple sur le papier, sa mise en œuvre se révèle autrement plus complexe. En 2023, l'Union européenne avait ainsi mis en place une taxe visant les entreprises profitant de la guerre en Ukraine. Si son rendement en France était estimé à plusieurs milliards d'euros par certains think tanks, et à 200 millions d'euros par Bercy, elle n'a finalement rapporté que 69 millions d'euros. En cause : une grande partie des bénéfices de ces groupes est réalisée, et surtout localisée fiscalement, en dehors de l'Europe, ce qui limite fortement la portée de ce type de dispositif.

Philippe Juvin propose donc un accord international qui serait fondé sur les profits enregistrés au niveau national selon des critères objectifs, comme les ventes et la production puis réparti dans les différents pays. « Mais si la France faisait ça seule dans son coin, ça ne servira à rien. Dans la situation internationale actuelle, la Commission européenne est une bonne échelle », estime le député.

Aurore Lalucq appelle elle aussi à ouvrir un chantier de réflexion pour mieux taxer ces profits : « Faut-il inclure le trading dans le calcul, et pas seulement le raffinage ? Taxer le chiffre d'affaires ? Abaisser le seuil à partir duquel on parle de “superprofits” ? »

Un débat que TotalEnergies regarde avec circonspection. Le groupe assure déjà redistribuer une partie de ses gains via le plafonnement des prix des carburants. « C'est ainsi que nous redistribuons nos profits », a-t-il fait valoir auprès de l'AFP, semblant refermer la porte à de nouvelles discussions.