Stagflation : le spectre des années 1970 plane-t-il sur l'Europe face aux tensions au Moyen-Orient ?
Depuis que les bombardements s'intensifient sur l'Iran et que le détroit d'Ormuz connaît des blocages, un terme économique revient en boucle sur les plateaux de télévision : la stagflation. Avec la guerre au Moyen-Orient qui provoque une flambée des prix du pétrole, certains économistes agitent le spectre d'un retour de ce cocktail toxique que l'on croyait enterré depuis les années 1970. Mais qu'est-ce que la stagflation exactement ? Et représente-t-elle une menace imminente pour la France et l'Europe ? Pas de panique, nous décryptons tout pour vous.
Qu'est-ce que la stagflation ?
La stagflation constitue l'un des pires scénarios pour une économie. Le mot est une contraction de « stagnation » et d'« inflation ». Concrètement, cela signifie que les prix augmentent rapidement avec une inflation élevée, tandis que l'activité économique patine ou recule et que le chômage augmente. Le résultat est un pouvoir d'achat qui fond comme neige au soleil.
Or, dans les manuels d'économie, ce phénomène ne devrait théoriquement pas exister. En principe, il existe une relation inverse entre inflation et chômage : lorsque l'un monte, l'autre baisse, ce qui évite d'avoir les deux maux simultanément. En période normale, l'économie fonctionne sur la base de la demande et du marché du travail.
Quand l'économie tourne à plein régime avec une croissance forte, les entreprises embauchent massivement. Le chômage baisse, les travailleurs obtiennent des hausses de salaires, qui sont ensuite répercutées sur les prix, faisant monter l'inflation. À l'inverse, en période de ralentissement ou de récession, les entreprises licencient ou gèlent les embauches. Le chômage augmente, les salariés restants se contentent de leur emploi, la demande baisse et les prix restent stables, voire diminuent.
Une situation difficile, comme celle que la France a connue en 2022 et 2024 avec l'inflation massive post-Covid aggravée par la guerre en Ukraine, ne constituait pas une stagflation. Oui, l'inflation était catastrophique, mais la France est restée en croissance, certes modeste, et le chômage est resté bas. Il n'y a eu qu'un seul des trois maux.
L'avantage de cette corrélation entre chômage et inflation est qu'elle permet d'agir sur ce levier. La Banque centrale européenne peut, par exemple, stimuler la croissance pour faire baisser le chômage, quitte à accepter un peu plus d'inflation, ou l'inverse.
Le précédent historique de 1973
Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, le prix du baril a explosé, les coûts de production ont suivi, et les entreprises ont répercuté ces hausses sur les prix. Mais simultanément, elles ont freiné les investissements et les embauches. Cette réalité a brisé la théorie économique classique. Il y avait une inflation énorme, une récession et un chômage en hausse : la stagflation était née.
Les Français ont vécu certaines années une inflation à deux chiffres, atteignant même plus de 13 % en 1974, 1980 et 1981. En plus de cela, la croissance a stagné pendant plusieurs trimestres, marquant la fin des Trente Glorieuses, et le chômage a grimpé durablement.
Même catastrophe aux États-Unis : Paul Volcker, à la tête de la Réserve fédérale, a dû monter les taux d'intérêt jusqu'à 20 % pour casser la spirale, au prix d'une récession volontaire très douloureuse.
Pourquoi parle-t-on de stagflation aujourd'hui ?
Comme vous l'aurez compris, le risque d'un choc pétrolier refait surface à cause du conflit en Iran. Le baril de Brent oscille autour de 80-90 dollars, parfois plus haut lors des pics, les prix de l'énergie repartent à la hausse, et les chaînes d'approvisionnement mondiales sont à nouveau perturbées.
Certains économistes, comme ceux de MUFG ou d'Invesco, parlent ouvertement de « risques stagflationnistes » en Europe : une croissance molle, prévue autour de 0,9 % en France selon la Commission européenne pour 2026, combinée à une inflation qui pourrait dépasser les 2 % si les chocs énergétiques persistent.
Sommes-nous condamnés ? Y a-t-il encore de l'espoir ?
C'est le moment de redonner un peu de baume au cœur : nous sommes encore très, très loin du scénario catastrophe des années 1970. L'inflation en zone euro reste contenue, autour de 1,8-2,3 % projetée pour 2026 dans plusieurs prévisions, soit ce que l'on considère comme une « bonne » inflation, proche des 2 %. De plus, nous ne sommes qu'au début d'une éventuelle crise pétrolière, et la Banque centrale européenne dispose de marges de manœuvre pour réagir.
Surtout, les économies sont moins dépendantes du pétrole qu'il y a 50 ans grâce à la transition énergétique, le nucléaire et les énergies renouvelables. La Banque de France et son directeur François Villeroy de Galhau insistent : 2026 n'est pas 1973. « L'inflation en France restera faible. Je lis parfois le mot stagflation… Ce n'est pas la stagflation, parce que ce n'est pas une stagnation de l'activité économique. Nous allons maintenir la croissance », affirme le directeur.
Mais attention : si le conflit s'enlise, si le pétrole dépasse durablement les 100-120 dollars et que les prix du gaz repartent en flèche, le tableau change. Le spectre d'une « légère stagflation » devient plus crédible, surtout en Europe, très exposée aux importations d'énergie. Pour le citoyen lambda, les conséquences seraient immédiates. Cependant, même dans un scénario catastrophe où la stagflation renaîtrait des années 1970, elle serait sans doute bien moins sévère qu'à l'époque.



