Rheinmetall, du "recoin crasseux" au sommet de l'armement mondial
Rheinmetall : du "recoin crasseux" au sommet de l'armement

La bourgade d'Unterlüss, perdue au fin fond de la lande sauvage du nord de l'Allemagne, n'avait jamais connu une telle effervescence. Au mois d'août, l'an dernier, la nouvelle usine de munitions d'artillerie du groupe Rheinmetall était inaugurée en grande pompe. Des centaines de journalistes venus du monde entier étaient accrédités, des personnalités politiques de premier rang flanquées de leurs gardes du corps avaient fait le déplacement. Boris Pistorius, le ministre allemand de la Défense, était venu en personne, accompagné du ministre des Finances Lars Klingbeil, du secrétaire général de l'Otan Mark Rutte et du président bulgare Roumen Radev.

La guerre comme accélérateur de croissance

Maître de cérémonie, le PDG de Rheinmetall, Armin Papperger, jubile : la nouvelle usine, construite en un temps record, produira jusqu'à 350 000 obus d'artillerie de 155 mm par an d'ici à 2027. « Unterlüss sera le premier site de production de munitions d'Europe, voire du monde », renchérit-il. Mark Rutte se félicite du rôle déterminant de cette unité de production pour la sécurité de l'Allemagne et de l'Europe en ces temps si incertains. La photo de groupe fait la une de tous les médias.

Pour Rheinmetall, la guerre en Ukraine s'est révélée être une aubaine. Le constat peut paraître cynique, mais aucune entreprise n'a autant profité de l'agression russe que le premier groupe de défense allemand. Prenez l'évolution du titre en Bourse. Début 2022, avant l'offensive russe, le cours de l'action stagnait autour de 70 euros. Il atteint aujourd'hui 1 400 euros ! Rheinmetall se retrouve désormais dans le peloton de tête des entreprises championnes du DAX, l'indice boursier qui regroupe les quarante premières entreprises allemandes. Le groupe a même doublé la Deutsche Bank et les prestigieux constructeurs automobiles allemands. Époustouflant.

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La défense fait figure de nouvelle industrie automobile, constate-t-on au pays de Mercedes et Volkswagen, fleurons industriels en souffrance. Pour augmenter son volume de production, Rheinmetall embauche même leurs salariés qualifiés licenciés ou mis au chômage technique. En seulement quatre ans, Rheinmetall est devenu un acteur incontournable de l'armement mondial, premier fabricant de munitions en Europe, mais aussi acteur réhabilité de la vie publique dans un pays à forte tradition pacifiste.

La « Zeitenwende » ou le grand retournement

Fondée en 1889 à Düsseldorf, cette entreprise produit des armes et des munitions pour l'armée de l'Empereur avant de devenir, dans les années 1930, un moteur de l'économie de guerre nazie. Démantelées après 1945, ses usines se concentrent un temps sur des produits civils. Mais avec la guerre froide, Rheinmetall devient un fournisseur essentiel pour l'Allemagne et ses alliés, fabriquant divers équipements comme des munitions, des véhicules de combat d'infanterie – comme le Puma –, des véhicules blindés – comme le Boxer – et, en tant que sous-traitant majeur, le fameux Leopard 2, l'un des chars les plus utilisés au monde. « Rheinmetall, explique Sönke Neitzel, l'un des historiens militaires allemands les plus renommés, était déjà la plus grande entreprise de défense en Allemagne et pourtant, elle ne jouait pratiquement aucun rôle dans le débat public. L'industrie d'armement, c'était un peu comme la pornographie ou les jeux d'argent : quelque chose de mal vu. » Le conglomérat était relégué dans une « Schmudelecke », littéralement dans « un recoin crasseux »…

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Régulièrement, les grands journaux allemands publiaient de longues enquêtes vilipendant les marchands d'armes sans scrupule, avides de faire des bénéfices sur le dos des populations en guerre. L'Allemagne qui, sous le Troisième Reich, avait causé tant de dégâts, ne pouvait pas se permettre d'être l'un des plus gros exportateurs d'armes au monde. « Un large pan de la société allemande a adhéré au mouvement pour la paix des années 1950 jusqu'aux années 2000, note Johannes Hürter, spécialiste de l'histoire politique et militaire de l'Allemagne à l'Institut d'histoire contemporaine de Munich. Des centaines de milliers de gens sont descendus dans la rue pour protester, au début des années 1980, contre l'installation de missiles américains sur le sol allemand. Mais la guerre en Ukraine a mis fin à ce mouvement. Les Allemands ont compris que, pour sauvegarder la démocratie, il faut être capable de mener une guerre conventionnelle contre des dictateurs belliqueux. »

Quelques jours après l'invasion de l'Ukraine, en février 2022, le chancelier Scholz déclare devant le Bundestag que face à la « Zeitenwende » – le changement d'époque –, il est temps de réarmer l'Allemagne et de remettre à flot la Bundeswehr. Celle-ci manque de tout : munitions, chars, avions, équipements et hommes. La coalition au pouvoir débloque un fonds spécial de 100 milliards d'euros. Le chancelier Merz reprend ensuite le flambeau, ambitionnant de doter l'Allemagne de « la plus forte armée conventionnelle d'Europe. »

Les commandes allemandes affluent chez Rheinmetall, elles se chiffrent en milliards d'euros. Celles de l'Otan et d'autres pays européens aussi. Très vite, les carnets de commandes débordent et les ventes s'envolent. Le groupe prévoit cette année un chiffre d'affaires de 14,5 milliards d'euros (contre 9,9 milliards en 2025). Armin Papperger, 63 ans, est devenu le personnage de premier plan du réarmement allemand. « Le monde est en train de changer à une allure vertigineuse. Rheinmetall est préparé au mieux », se félicite celui que le magazine britannique The Economist surnomme « Lord of War » – le Seigneur de la guerre.

Armin Papperger, le marchand de canons devenu fréquentable

Ce fils de plombier, né en 1963 dans la petite ville de Mainburg en Bavière, ingénieur de formation, entre en 1990, peu après la chute du Mur, chez Rheinmetall, où il effectue toute sa carrière. Il connaît la maison comme sa poche et gravit les marches de la hiérarchie jusqu'au sommet. En 2013, ce manager discret est nommé PDG. La guerre en Ukraine le propulse sur le devant de la scène… Cheveux blancs, lunettes carrées et contenance sans faille, il explique dans les médias que l'Ukraine a besoin d'armes. Et s'engage publiquement à aider Zelensky, rappelant ce que longtemps personne ne voulait entendre : en Allemagne aussi, la paix pourrait être menacée un jour. « Je suis persuadé, dit-il, que notre devoir est de défendre l'Otan, l'Allemagne, l'Europe et au bout du compte la démocratie. Cela ne peut pas être condamnable. » Il est l'artisan de la normalisation du groupe de défense : Rheinmetall signe un partenariat avec le club de foot Borussia Dortmund. Le logo jadis méprisé de l'entreprise est aujourd'hui présent dans les stades. Mais le fait que cet accord ait été révélé quelques jours avant la finale de la Ligue des champions, en mai 2024, à Londres, est interprété comme un grossier manque de tact. Les tonnes de bombes déversées par la Luftwaffe sur la capitale britannique durant la Seconde Guerre mondiale étaient en effet produites par Rheinmetall, à l'époque sous le contrôle de l'État nazi.

Les politiques n'hésitent plus à s'afficher à côté d'un marchand de canons. Armin Papperger et Boris Pistorius se tutoient et se téléphonent au moins une fois par semaine. Certains dénoncent ce « copinage malsain » entre le gouvernement et les entreprises du secteur de la défense, déplorent le manque de concurrence dans l'attribution des contrats. Les experts estiment que Rheinmetall devrait profiter d'un bon tiers du fonds spécial. « En Allemagne, l'industrie de l'armement s'organisait, jusqu'en 2022, autour d'une kyrielle de petites et moyennes sociétés familiales au rayonnement international, si typiques de notre pays, rappelle la politologue Claudia Major, spécialiste des questions de défense au sein du think tank German Marshall Fund. Elles étaient diabolisées, accusées d'exporter la mort à travers le monde. Une image négative, alors qu'en France, les groupes d'armement sont les fleurons de la Nation. Quand en France, on déroule le tapis rouge devant l'Élysée pour les patrons de l'armement, en Allemagne, ils n'entraient même pas à la Chancellerie par la petite porte. »

Lors de la conférence sur la sécurité de Munich en février dernier, 41 rendez-vous bilatéraux étaient inscrits à l'agenda d'Armin Papperger, plusieurs avec des chefs d'État et de gouvernements étrangers ravis de s'entretenir avec lui. Pour que Rheinmetall soit en mesure de relever ce défi gigantesque et de livrer sans tarder la marchandise promise, Armin Papperger entend « donner un grand coup d'accélérateur ».

Pas une journée sans qu'un communiqué de presse n'annonce un nouveau contrat historique, une nouvelle coopération, un nouveau domaine d'activité, une nouvelle performance. Armin Papperger veut faire de Rheinmetall un acteur mondial. Son objectif : atteindre les 50 milliards d'euros de chiffre d'affaires d'ici à 2030. « Avec les projets que nous avons dans nos tuyaux, déclarait-il avec confiance lors de la présentation du bilan du troisième trimestre 2025, nous serons un acteur significatif à terre, en mer, dans les airs et aussi dans l'espace. »

Rheinmetall est aujourd'hui présent dans tous les segments, des drones aux satellites en passant par les munitions, les navires de guerre et les technologies militaires avancées. Le 15 septembre, Rheinmetall a racheté la branche militaire des chantiers navals Lürssen, à Brême, pour se lancer dans la production de navires de guerre. Le groupe multiplie également les coopérations. En juillet 2025, il s'est allié au géant de la défense italien Leonardo pour développer des chars destinés à l'armée italienne. Plus d'une dizaine d'usines sont en ce moment en cours de construction ou d'agrandissement en Europe. Tout particulièrement sur le front est de l'Otan : Rheinmetall a annoncé la construction de deux usines en Bulgarie et une autre en Roumanie. Une fabrique de munitions pour l'artillerie lourde est également prévue en Lituanie. Par ailleurs, le groupe allemand produit déjà en Ukraine. Et Armin Papperger s'est rendu à Kiev dès le début de la guerre, bien avant que les responsables politiques se décident à faire le voyage.

L'homme le plus menacé d'Allemagne

Le PDG de Rheinmetall est aujourd'hui un homme en danger. À l'été 2024, la chaîne de télévision CNN révèle qu'il aurait échappé à un attentat déjoué par les services secrets allemands et américains. La Russie est soupçonnée d'avoir voulu l'assassiner. Le sexagénaire est devenu l'ennemi personnel de Vladimir Poutine. Il bénéficie d'une protection policière, porte souvent un gilet pare-balles, tandis que son domicile privé, situé dans un quartier chic de Düsseldorf, est sous surveillance 24 heures sur 24. En Allemagne, certains jugent sa stratégie d'expansion trop agressive. Les pacifistes manifestent régulièrement devant chez lui. « Je me sens en sécurité », assure celui dont même la nourriture fait l'objet d'un contrôle.

« Le succès est-il monté à la tête du PDG de Rheinmetall ? » s'interrogeait la presse allemande récemment. Dans une interview pour le magazine américain The Atlantic, Armin Papperger estimait, avec une certaine condescendance, que la fabrication de drones en Ukraine ressemblait davantage à un jeu de Lego qu'aux chaînes de production des grands groupes occidentaux. Pire encore, il comparait les fabricants ukrainiens à des ménagères en train de bricoler des pièces de drones avec une imprimante 3D dans leur cuisine. La riposte sarcastique du président ukrainien Volodymyr Zelensky ne s'est pas fait attendre : dans ce cas, chaque ménagère ukrainienne pourrait devenir PDG de Rheinmetall.