Davantage qu’un débat, un dialogue. En cette soirée du 14 avril, Raphaël Glucksmann et Jean-Noël Barrot sont réunis autour d’une table de bistrot à la décoration tricolore. Le député MoDem Richard Ramos a convié le ministre des affaires étrangères et l’eurodéputé pour un dîner au sein de la prestigieuse école de gastronomie Ferrandi. Devant une assemblée de chefs d’entreprise, d’associatifs et de parlementaires, dont le socialiste Dominique Potier ou le MoDem Jean-Paul Mattei, une discussion à bâtons rompus s’engage. Rien de bien fondamental ne sépare ces deux proeuropéens convaincus sur la défense des démocraties, la lutte contre les populismes ou l’autonomie vis-à-vis de la Chine et des États-Unis. Sans surprise.
Un poil plus inattendu en revanche, Raphaël Glucksmann verse quelques cuillères de miel aux oreilles centristes sur les sujets économiques. Certes, pour préserver ses amateurs à gauche, l’eurodéputé prend soin de fustiger un dialogue social « maltraité » depuis 2017 ou encore le « coup de canif dans le contrat républicain » des fortunés qui échappent à l’impôt. Mais, interrogé par un représentant des PME de l’industrie alimentaire, le patron de Place Publique concède que la France « produit peu » et qu’il « faut qu’on travaille plus longtemps au cours de sa vie ». Notre pays est l’un de ceux « où l’on rentre le plus tard sur le marché du travail et où l’on finit le plus tôt », ajoute-t-il dans un quasi copié-collé des tirades du MoDem. « J’ai beaucoup de points de convergence avec ce qu’a dit Raphaël ! », s’enthousiasme Jean-Noël Barrot. N’en jetez plus !
Attirer les « déçus du macronisme »
L’opération de séduction ne doit rien au hasard. À l’instar de François Hollande ou Bernard Cazeneuve, ses concurrents dans l’espace social-démocrate, Raphaël Glucksmann a bien compris que pour espérer percer le mur du son en 2027, il devra puiser au centre, largement au-delà des rives du PS. « Dans les sondages, la plus grande partie des voix de Raphaël Glucksmann ou François Hollande viennent des déçus du macronisme, analyse Jean-Yves Dormagen, président de l’institut Cluster 17. Raphaël Glucksmann a même beaucoup plus d’anciens électeurs d’Emmanuel Macron que de Jean-Luc Mélenchon en 2022. » CQFD.
Tout en promouvant la justice fiscale et d’importants investissements dans la transition écologique ou l’éducation, l’eurodéputé a donc commencé ces derniers mois à égrener (prudemment) quelques marqueurs de nature à rassurer ce segment électoral. Début octobre, lors de sa rentrée politique à La Réole (Gironde), il insistait sur « l’autorité » des enseignants, le travail ou l’identité française. En privé, le quadragénaire admet que le statu quo sur les retraites ne sera pas possible et promet la fermeté sur le volet des OQTF. Son livre, à paraître le 28 mai chez Allary Éditions, doit lui permettre de se faire entendre au-delà de la gauche.
Le (quasi) candidat à la présidentielle mise ensuite sur un virage droitier d’Édouard Philippe pour finir de lui ouvrir un espace au centre. « Il va être obsédé par Retailleau et aller toujours plus à droite », glissait-il cet hiver à des interlocuteurs. « Le concurrent de Glucksmann et Hollande pour atteindre le second tour est moins Jean-Luc Mélenchon qu’Édouard Philippe », décrypte Jean-Yves Dormagen. L’ancien président est d’ailleurs allé débattre le 11 avril face à l’ex-Premier ministre à l’occasion d’un événement organisé par le cercle de réflexion social-libéral des Gracques.
Un registre économique réaliste
Le député de Corrèze, passé en quelques années de « mon ennemi c’est la finance » à la politique de l’offre, compte bien jouer la carte du « réalisme » économique pour rassurer les modérés. « Il faut un programme de nature à convaincre l’électorat du centre, voire du centre droit, abonde l’une de ses proches. On ne peut pas sortir de son chapeau un programme en disant qu’on va arrêter de travailler à 60 ans… » Un registre que, spontanément, Bernard Cazeneuve n’a pas non plus grande difficulté à enfourcher. Fin août, l’ancien Premier ministre s’était étranglé en découvrant les contre-propositions budgétaires du PS. La taxe Zucman, intégrée au projet socialiste présenté cette semaine, très peu pour lui. « Je vais aider Bernard Cazeneuve pour qu’il incarne l’espace de la social-démocratie qui parle au centre, confie au Point le très anti-LFI maire PS de Paris Centre Ariel Weil. Beaucoup de Français peuvent se retrouver dans cette proposition, de la gauche au centre droit. »
Ralliements et conciliabules
Plus prosaïquement, l’opération séduction de l’électorat centriste passe aussi par les rapprochements personnels sur fond de macronisme finissant. Presque naturel tant les passerelles ne manquent pas entre les sociaux-démocrates restés sur leurs rives en 2017 et une famille politique macronienne composée, au départ, d’un lot fourni de rocardiens ou de strauss-kahniens. Quelques ex-participants de l’aventure macroniste ont ainsi déjà rejoint l’écurie de Raphaël Glucksmann. C’est le cas de Sacha Houlié, cofondateur des Jeunes avec Macron ou d’Aurélien Rousseau, ancien directeur de cabinet puis ministre de la santé d’Élisabeth Borne, élu député sous les couleurs de Place Publique en 2024.
Quant à Bernard Cazeneuve, il compte dans le comité politique de son mouvement La Convention, dévoilé le 18 avril, l’ex-macroniste Stella Dupont ou même les députés Éric Bothorel et Lionel Causse, siégeant toujours au sein du groupe Ensemble pour la République de Gabriel Attal. L’association de soutien financier à François Hollande, dont Le Point a révélé la composition du bureau, a comme vice-présidente l’ancienne députée LREM Émilie Cariou, revenue au PS. De la recomposition politique in vivo.
Mais, surtout, au-delà des ralliements, membres des écuries centristes et social-démocrates se tâtent, se testent, se reniflent à l’occasion de discussions informelles. Si ce n’est pas dès le premier tour, beaucoup admettent qu’il faudra bien travailler ensemble dans le cas d’un entre-deux-tours face à l’extrême droite ou, plus tard, d’une nouvelle Assemblée nationale dépourvue de majorité. Raphaël Glucksmann s’est entretenu, il y a quelque temps, avec le patron du groupe MoDem à l’Assemblée Marc Fesneau. L’ancienne ministre macroniste Agnès Pannier-Runacher a prévu de (re) voir prochainement l’eurodéputé. « Il y a urgence à recoudre la plaie béante qui coupe les sociodémocrates en deux entre des macronistes proches de la gauche d’un côté et Cazeneuve, Glucksmann, Hollande de l’autre, plaide la députée toujours encartée à Renaissance. Ce sont des anti-lfistes convaincus qui savent très bien que l’économie n’est pas une vue de l’esprit. »
Le 24 mars dernier, François Hollande, Bernard Cazeneuve, le député Jérôme Guedj et Aurore Lalucq, coprésidente de Place Publique, sont réunis à la brasserie Le Cirque pour la soirée d’anniversaire du Libre Journal de Laurent Joffrin. Dans le public, se glissent l’entrepreneur Jean-Marc Borello, proche d’Emmanuel Macron, ou Éric Lombard, ministre de l’Économie de François Bayrou. « Il faut défendre le bilan de François Hollande », déclare-t-il à l’assistance, saluant la politique de l’ancien président pour la « compétitivité » dès 2014. Presque une intention de vote !
« Ils peuvent aller se brosser ! »
Pour autant, la séduction entre ces deux camps a ses limites. Dans un contexte où le macronisme est plus que jamais radioactif dans l’opinion, les potentiels candidats sociaux-démocrates ne veulent pas non plus pousser trop loin le curseur de leurs envolées centristes pour ne pas effrayer leur base de départ à gauche. Un exercice de funambule hautement délicat. Raphaël Glucksmann espère profiter des tensions incessantes au PS depuis les municipales pour s’imposer auprès des cadres du parti à la rose.
Quant à François Hollande, il doit infléchir le souvenir de son mandat qui continue d’agir en repoussoir à gauche. « Il est déjà vu comme un mec de droite, son match est à gauche, pas au centre », alerte l’un de ses amis. Avant d’ajouter à l’intention de Raphaël Glucksmann et Bernard Cazeneuve : « Aller chercher Stella Dupont ou Sacha Houlié, ça ne sert à rien, on est dans un monde qui n’existe pas ! »
À l’inverse, les derniers barons d’un bloc central affaibli ne comptent pas faire de cadeaux à ces sociaux-démocrates qui lorgnent une partie de leur électorat. « Le préprojet présidentiel présenté par Raphaël Glucksmann semble être un copier-coller du programme du NFP », a taclé Gabriel Attal dans Le Point. En découvrant mi-avril la tonalité d’une tribune cosignée par Raphaël Glucksmann, Yannick Jadot, Carole Delga, Boris Vallaud ou Aurélien Rousseau appelant à « Construire 2027 » et fustigeant le « champ de ruines du macronisme » une figure du MoDem s’est étouffée. « À les lire on a laissé le pays à feu et à sang, ils peuvent aller se brosser pour récupérer notre électorat ! » La séduction ne suffit pas. Il faut aussi des preuves d’amour.



