Dollar contre euro : une dépréciation modérée mais des interrogations sur l'avenir
Le taux de change du dollar par rapport à l'euro a connu une dépréciation notable entre le début de l'année 2023, où un euro s'échangeait contre 1,10 dollar, et la mi-mars 2026, avec un cours atteignant 1,18 dollar pour un euro. Cette évolution, qualifiée de modérée par les observateurs, a été accueillie favorablement par l'ancien président américain Donald Trump, qui estime qu'un dollar faible stimule les exportations des États-Unis. Cependant, cette perspective mérite d'être nuancée, car un dollar affaibli peut aussi entraîner une hausse des prix des importations et avoir un impact limité sur le volume des exportations, notamment dans des secteurs comme l'énergie, le matériel militaire ou les services numériques, où les produits américains sont peu substituables.
Les facteurs politiques et internationaux : une source d'instabilité
La première raison pouvant expliquer une dépréciation plus marquée du dollar ne relève pas uniquement de l'économie, mais aussi de la politique intérieure et étrangère des États-Unis. Des événements tels que la crise du Groenland, les tensions liées aux actions de l'agence ICE (police de l'immigration) ou le conflit en Iran ont démontré que les désordres politiques ou internationaux sous l'administration Trump pouvaient affaiblir la monnaie américaine. En effet, les investisseurs tendent à fuir l'instabilité, ce qui peut peser sur la valeur du dollar.
Les causes économiques potentielles d'une dépréciation accrue
Passons maintenant aux facteurs économiques susceptibles de provoquer une dépréciation significative du dollar. La première concerne la crédibilité de la Réserve fédérale (Fed). Si, suite à un changement majeur dans la composition du Comité fédéral de l'open market (FOMC), la Fed abandonnait son objectif de stabilité des prix, visant une inflation de 2 %, au profit d'un soutien accru à l'économie et aux marchés boursiers, avec une baisse drastique des taux d'intérêt, la confiance dans le dollar pourrait s'éroder, entraînant un recul prononcé de son taux de change. Bien que Jerome Powell ait quitté ses fonctions, une majorité de membres « raisonnables » siège encore au FOMC, mais le futur président Kevin Warsh a montré une préférence pour des taux d'intérêt très bas, ce qui pourrait influencer la politique monétaire.
La seconde cause économique réside dans un mouvement massif de vente de la dette publique américaine, détenue par divers pays. Fin décembre 2025, les principaux détenteurs incluaient le Japon (1 185 milliards de dollars), le Royaume-Uni (866 milliards), la Chine et Hongkong (951 milliards), la zone euro (1 725 milliards), le Canada (468 milliards), Taïwan (311 milliards), la Suisse (294 milliards), Singapour (278 milliards) et la Norvège (208 milliards). De telles ventes de Treasuries pourraient résulter de réactions aux politiques agressives des États-Unis ou d'anticipations d'un affaiblissement du dollar, avec un report vers d'autres actifs refuges comme l'or ou le franc suisse. Ces deux scénarios pourraient même se combiner : un changement de cap de la Fed, avec une baisse des taux, pourrait miner la confiance dans le marché obligataire américain et déclencher des ventes importantes.
Un effondrement du dollar reste improbable malgré les risques
Malgré ces menaces, un effondrement du dollar semble peu probable. La demande mondiale de dollars ne se limite pas à la détention de réserves obligataires. Bien que la part du dollar dans les réserves de change des banques centrales ait diminué, passant de 72 % en 2001 à 57 % aujourd'hui, il demeure la monnaie dominante dans plusieurs domaines clés : la facturation des échanges commerciaux (74 % en Asie, 79 % ailleurs hors Asie, Europe et Amérique), les émissions de dette en devises (60 %, en hausse), les créances bancaires internationales (62 %, en hausse) et les paiements internationaux (46 %, en hausse).
Même si la Fed adopte une politique de taux anormalement bas et que la demande de dette du Trésor américain faiblit, la demande de dollar pour ces autres usages restera forte, en l'absence d'une devise concurrente sérieuse. Ainsi, on peut envisager une dépréciation du dollar, mais pas un effondrement, en raison de son rôle prépondérant dans le système financier international.
Patrick Artus est conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des Économistes.



