A7, la plateforme russe qui contourne les sanctions
A7, la plateforme russe contournant les sanctions

La plateforme de paiements transfrontaliers A7, lancée à Moscou fin 2024, est devenue en quelques mois une pièce maîtresse de l'écosystème financier russe parallèle. Selon les chiffres de l'entreprise, elle traiterait désormais près de 20 % des paiements liés au commerce extérieur russe, soit plus de 100 milliards de dollars par an. Des chiffres difficiles à vérifier indépendamment, mais qui donnent un indice sur l'ampleur du projet.

Un outil de contournement des sanctions

Selon une récente enquête du Wall Street Journal, A7 permet à des entreprises russes de payer des fournisseurs étrangers pour des pièces de drones, des voitures ou des produits alimentaires, en contournant les sanctions occidentales. Ces achats sont réalisés grâce à une combinaison de transactions en cryptomonnaie et de méthodes bancaires plus traditionnelles.

Derrière cette entreprise de la fintech russe se trouve un duo atypique : l'oligarque moldave Ilan Shor, en fuite pour fraude et blanchiment d'argent, et la banque publique russe Promsvyazbank (PSB), l'un des principaux établissements financiers finançant le complexe militaro-industriel russe. La banque, elle-même sous sanctions occidentales, détient actuellement 49 % d'A7.

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Ilan Shor, un parcours sulfureux

Ilan Shor, 39 ans, a un passé révélateur. En 2014, alors président du conseil d'administration de la banque moldave Economii, il parvient à subtiliser jusqu'à un milliard de dollars à cet établissement ainsi qu'à l'Unibank et la Banca Sociala. Une somme colossale représentant 12 % du PIB de la Moldavie. Selon l'enquête de la Banque nationale de Moldavie, des sociétés écrans liées à son entourage avaient obtenu d'importants crédits sans justification économique, avant de transférer les fonds vers l'étranger.

Condamné en 2023 à 15 ans de prison pour escroquerie et blanchiment d'argent par la cour d'appel de Chișinău, il fuit la Moldavie pour Israël, puis s'installe en Russie, où il obtient la nationalité russe. C'est là qu'il fonde A7 en 2024. Le choix de son partenaire n'est pas anodin : Promsvyazbank, acteur central du complexe de défense russe, a été l'une des premières banques frappées par les sanctions et exclues du réseau Swift après l'invasion de l'Ukraine.

Un soutien politique assumé

Le président Vladimir Poutine a lui-même participé à l'inauguration d'une agence d'A7 à Vladivostok en septembre 2025, en visioconférence. On soupçonne que le système est fortement utilisé par les administrations et les entreprises russes pour leurs paiements à l'étranger, les analyses de la blockchain indiquant que le volume de transactions baisse le week-end et en dehors des heures de bureau.

Pour permettre les transactions transfrontalières, l'entreprise a lancé l'A7A5, un crypto-actif indexé sur le rouble, adossé à des dépôts détenus par la Promsvyazbank. L'intérêt est simple : permettre aux entreprises russes de transformer leurs roubles en actifs numériques, puis de les convertir en cryptomonnaies utilisables dans les échanges internationaux. Les détenteurs d'A7A5 peuvent ensuite convertir leurs jetons en stablecoins comme le Tether, indexé sur le dollar.

Un système conçu pour contourner les sanctions

Pour Foreign Policy, "trois caractéristiques de l'A7A5 indiquent clairement que ses créateurs l'ont conçue pour contourner les sanctions à grande échelle" : la liquidité apportée par Promsvyazbank, la possibilité de convertir directement des roubles en A7A5, et un système d'échange permettant de passer vers des cryptomonnaies plus largement acceptées. Le volume de transactions est considérable : en juillet 2025, il dépassait 40 milliards de dollars, selon la société d'analyse blockchain Elliptic, avec des volumes quotidiens supérieurs au milliard de dollars.

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Pour faire sortir l'argent de Russie et régler des fournisseurs étrangers, A7 s'appuie sur un réseau de sociétés écrans implantées au Kirghizstan, aux Émirats arabes unis ou à Hong Kong. Une enquête de l'Open Source Centre (OSC) et de TRM Labs a identifié au moins dix sociétés présentant de forts indices de liens avec le réseau A7. Ces sociétés utilisent l'intelligence artificielle pour créer de fausses factures masquant la nature des transactions. En mars 2025, une société écran kirghize a versé 1 million de dollars à un fournisseur chinois, officiellement pour "du polish pour carrosserie, des sièges auto pour enfants et d'autres accessoires automobiles", mais en réalité pour des composants de drones.

La Chine au cœur du dispositif

Sans surprise, la Chine occupe une place centrale. Depuis le début de la guerre, Pékin est devenu le principal partenaire commercial de Moscou, et le yuan s'est imposé comme l'une des principales monnaies utilisées par les entreprises russes. Environ 65 % du volume des paiements sur A7 s'effectue en yuans chinois, selon des données communiquées par l'entreprise. Les analyses de blockchain permettent de suivre les liens entre certaines adresses associées à A7 et des entreprises chinoises, d'Asie du Sud-Est ou d'Afrique du Sud "impliquées dans l'acquisition de composants électroniques, d'équipements à double usage ou de services de transport susceptibles d'être utilisés par Moscou dans son effort de guerre", détaille Foreign Policy.

Une visibilité croissante

A7 ne prend plus la peine de se cacher. À Moscou, l'entreprise multiplie les panneaux publicitaires numériques pour vanter ses tarifs de transferts internationaux. Elle cible désormais les petites entreprises et les particuliers, se présentant comme une sorte de Western Union russe, affranchie des contraintes du système financier international. Dans une vidéo promotionnelle, le chanteur Filipp Kirkorov, l'une des stars les plus populaires du pays, interprète une chansonnette narguant les sanctions européennes.

Le contournement des sanctions est même devenu un argument commercial. En juin, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, le stand d'A7 était dominé par un immense flipper marqué du logo de l'entreprise, métaphore de la capacité du système russe à "rebondir" face aux obstacles occidentaux.

Ambitions internationales

L'entreprise rêve d'exporter son modèle à l'international et de bâtir une infrastructure financière parallèle, moins dépendante de Washington, de Bruxelles et du dollar. Elle affirme être présente dans une centaine de pays, a récemment ouvert ses premiers bureaux à l'étranger (au Nigeria et au Zimbabwe), et entend s'implanter au Moyen-Orient et en Amérique latine.

Ilan Shor assume ouvertement cette stratégie : "Auparavant, le système occidental asservissait de fait le monde financier tout entier, permettant à l'Occident d'actionner un interrupteur à tout moment et d'empêcher n'importe quel pays d'effectuer des paiements", a-t-il déclaré à l'agence de presse russe TASS en juillet. "Nous offrons aux entreprises et aux pays leur liberté, car notre système est à l'abri des sanctions".

Le projet ne s'arrête pas aux paiements et aux cryptomonnaies. A7 veut aussi s'attaquer à l'or. La plateforme prévoit de développer la plus grande "banque d'or" de Russie, autour de Rosveksel, une entreprise cofondée avec le ministère russe des Finances et Promsvyazbank. Le projet doit permettre aux particuliers et aux entreprises d'acheter de l'or directement via la plateforme A7 ou dans ses bureaux.

"Pour chaque rouble dépensé par les particuliers et les entreprises, de l'or sera acheté", a expliqué Irina Akopyan, directrice générale adjointe d'A7, citée par Reuters et The Moscow Times. L'or serait conservé auprès de la Monnaie d'État russe et de Goznak, le principal producteur russe de documents sécurisés et de métaux précieux. À terme, A7 envisage de développer des actifs numériques adossés à l'or, utilisables dans les transactions internationales. Un lingot de plus dans la nouvelle architecture financière que Moscou cherche à bâtir.