L'Ukraine envisage de restreindre Telegram après des attentats liés au Kremlin
Plusieurs acteurs politiques ukrainiens ont lancé un appel pressant pour la restriction du réseau social Telegram, suite à une série d'attentats à la bombe qui ont secoué le pays ces derniers jours. Ces événements tragiques, rapportés par le Kyiv Post, ont entraîné des pertes humaines et des dégâts matériels significatifs, ravivant les inquiétudes quant à l'utilisation de cette plateforme à des fins malveillantes.
Une série d'explosions meurtrières
Dimanche 22 février, deux explosions ciblant des policiers à Lviv ont provoqué la mort d'une personne et blessé vingt-cinq autres. Le lendemain, deux nouvelles détonations ont retenti à Mykolaïv, dans le sud du pays, et à Dnipro, au centre de l'Ukraine. Ces attaques ont une nouvelle fois blessé des agents des forces de l'ordre et endommagé des commissariats de police. Le président Volodymyr Zelensky, ainsi que d'autres figures politiques ukrainiennes, ont directement imputé ces assauts au renseignement du Kremlin, accusant Moscou de manipuler des réseaux clandestins.
Les autorités ukrainiennes affirment avec insistance que les auteurs de ces attentats ont été recrutés via Telegram, motivés soit par des offres de rémunération, soit par des convictions prorusses profondément ancrées. "Une fois de plus, nous constatons que l'ennemi utilise systématiquement Telegram pour recruter des terroristes, coordonner leurs actions et exécuter des attaques", a déclaré sur la plateforme l'ancienne vice-Première ministre Iryna Vereshchuk. Dans les colonnes du Kyiv Post, la politicienne en appelle à "limiter les capacités de ces plateformes" et souligne la nécessité de "réfléchir au fonctionnement de Telegram et d'autres plateformes anonymes dans notre espace d'information en temps de guerre".
Un recrutement massif via la messagerie
Lors d'une conférence de presse tenue lundi 23 février, le ministre de l'Intérieur, Ihor Klymenko, a révélé des chiffres alarmants : "environ la moitié" du recrutement pour les campagnes d'attentats à la bombe s'effectuerait par le biais de Telegram. Le ministre, qui estime que cette problématique dépasse largement le cadre des seuls services de sécurité intérieure, exhorte la société ukrainienne dans son ensemble à engager une réflexion approfondie sur l'utilisation de ce réseau social. "Nous devons probablement discuter des mesures à prendre pour limiter et garantir le travail qui nous permettra de réduire le nombre de ces crimes, à savoir les crimes terroristes", a-t-il ajouté devant les journalistes présents.
Ces propos ont été amplifiés par le chef adjoint du Service de sécurité ukrainien (SBU), Ivan Rudnytsky, qui, selon l'agence de presse Interfax Ukraine, a exhorté diverses agences à redoubler d'efforts pour combattre les activités illégales sur la plateforme. "Non seulement les forces de l'ordre, mais aussi les autres institutions publiques concernées doivent renforcer certaines fonctions réglementaires afin de restreindre et d'empêcher l'utilisation de ces ressources d'information ou d'Internet à des fins illégales et terroristes", a-t-il déclaré avec fermeté.
Un défi de taille pour Kiev
Toutefois, restreindre l'accès à Telegram en Ukraine représente un défi considérable. Avec environ 10 millions d'utilisateurs, soit près d'un quart de la population ukrainienne, le réseau social est devenu la messagerie privilégiée des citoyens. Un sondage réalisé en 2023 par l'USAID indique que 70 % d'entre eux l'utilisent également comme source principale d'information. Cette dépendance rend toute limitation complexe à mettre en œuvre.
La plateforme, fondée par le Russe Pavel Durov – aujourd'hui résident à Dubaï – est par ailleurs suspectée de maintenir des liens étroits avec le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (FSB). Une enquête du média russe Important Stories suggère que de nombreux messages échangés sur Telegram transiteraient par les services d'une entreprise fournisseuse du FSB, une accusation que le réseau social dément catégoriquement. En 2024, des membres des services de sécurité ukrainiens ont également accusé la Russie d'exploiter Telegram pour :
- Des cyberattaques ciblées
- Des tentatives d'hameçonnage sophistiquées
- La distribution de logiciels malveillants
- Le suivi de la géolocalisation des utilisateurs
Ces activités iraient même jusqu'à permettre à Moscou de cibler ses frappes de missiles en fonction des données recueillies, selon ces mêmes sources.
Des précédents et des projets législatifs
Kiev a déjà tenté de réduire l'accès à Telegram. En septembre 2024, des restrictions sur l'utilisation de l'application ont été imposées aux membres du gouvernement, de l'armée et du domaine de la sécurité. Cependant, à ce jour, aucune mesure de limitation n'a été annoncée pour les utilisateurs ordinaires, laissant planer l'incertitude sur l'avenir de la plateforme dans le pays.
Selon les informations du Kyiv Post, un projet de loi visant à réglementer Telegram à l'échelle nationale serait actuellement en cours d'élaboration. Toutefois, le journal n'a pas obtenu de précisions sur la manière dont les élus prévoient de l'appliquer concrètement, laissant entrevoir des débats parlementaires animés dans les prochains mois.
Le cas de la Russie pourrait servir de leçon aux législateurs ukrainiens. Depuis février, Moscou limite également l'accès à la plateforme, dans le but avoué d'inciter ses citoyens à préférer Max, la messagerie approuvée par le Kremlin. Cependant, les conséquences se sont rapidement fait sentir sur le front, où les communications entre soldats se sont effondrées. Cette situation est d'autant plus problématique que les échanges par Starlink sont également devenus impossibles depuis qu'Elon Musk a coupé l'accès à Moscou. Des pannes de communication ont paralysé des unités militaires et ont contribué à des morts par tirs amis, illustrant les risques associés à une restriction brutale des moyens de communication en période de conflit.



