Une lutte pour la survie nationale face au spectre de l'extinction
C'est une véritable bataille pour la survie de la nation que mène la Russie, confrontée à ce que les autorités présentent comme un risque d'« extinction ». Pour contrer un taux de natalité en chute libre depuis 1987 - il a atteint en 2023 le niveau alarmant de 8,6 naissances pour 1.000 habitants - le pays déploie une panoplie de mesures destinées à convaincre les familles, et particulièrement les femmes, de procréer davantage.
Des mesures psychologiques et financières pour influencer les choix familiaux
Le ministère de la santé russe recommande désormais aux médecins d'orienter leurs patientes qui ne souhaitent pas avoir d'enfant vers « une consultation avec un psychologue dans l'objectif de former une attitude positive à l'égard de la maternité ». Cette directive, révélée par un document dont l'AFP a eu connaissance jeudi 19 mars, s'inscrit dans une stratégie plus large.
Dans la même veine, vingt-sept régions russes ont mis en place en janvier 2025 des allocations spécifiques pour les étudiantes enceintes, visant explicitement à les inciter à ne pas avorter. Trois autres régions sont allées encore plus loin en étendant ces programmes aux adolescentes enceintes sans limite d'âge, comme le rapporte la BBC.
Parallèlement, Moscou a considérablement durci sa législation sur l'avortement et adopté des lois rendant illégale ce qu'elle qualifie de « propagande child-free ». Le Kremlin mise résolument sur un discours prônant les valeurs traditionnelles, explicitement anti-LGBT et anti-IVG.
Un problème démographique structurel aggravé par le contexte géopolitique
Ces initiatives - qui manient tantôt la carotte, tantôt le bâton - « s'inscrivent dans un tableau plus large : la crise démographique », insiste Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/Nouveaux états Indépendants (NEI) de l'Institut français des relations internationales (Ifri).
Il s'agit d'un problème majeur auquel Vladimir Poutine tente de remédier depuis son arrivée au pouvoir, même s'« il aggrave paradoxalement la situation en ayant déclaré la guerre à l'Ukraine en 2022, envoyant au front les hommes en âge de procréer et faisant fuir les autres vers l'étranger ».
Pas à une contradiction près, la Russie a également adopté depuis mars 2024 une politique anti-immigration restrictive, alors que « la natalité reposait en partie sur une immigration de travail venant d'Asie centrale », poursuit Anna Colin Lebedev, chercheuse en sciences politiques et spécialiste des sociétés post-soviétiques.
L'inefficacité des mesures de court terme face à des défis structurels
La mise en place d'un capital maternité en 2023, aide financière substantielle à la naissance de chaque enfant, a certes permis de booster temporairement les naissances. Mais « avec un effet limité dans le temps : elle accélère le calendrier des naissances mais pas forcément le nombre d'enfants par famille », pointe la directrice du pôle Russie de l'Ifri.
Le problème est avant tout structurel. « Mathématiquement, il y a moins de femmes jeunes en âge de procréer », rappelle Tatiana Kastouéva-Jean. Les autorités auront ainsi du mal à inverser durablement la tendance avec des mesures qui visent essentiellement le court terme.
Des critiques sur le fond et la forme des politiques natalistes russes
Plutôt que cette politique « agressive, qui mise soit sur la stigmatisation des femmes sans enfants soit sur l'encouragement financier ponctuel, il faudrait créer de vraies conditions économiques et sociales comme des places en crèche suffisantes », souligne encore Tatiana Kastouéva-Jean. Un contexte moins anxiogène que la guerre actuelle serait également nécessaire, celui-ci n'étant « pas favorable à fonder une famille ».
« Toutes les politiques pro natalistes adoptées ces dernières années reposent sur des mauvaises idées », résume sévèrement Anna Colin Lebedev. Pourtant, ces « politiques obscurantistes et probablement contre-productives à terme » ont selon elle le mérite de montrer que le pouvoir se préoccupe du problème qui chiffonne le Kremlin, même s'il ne parvient pas à trouver la solution adéquate.
La Russie se trouve ainsi face à un dilemme complexe : comment inverser une tendance démographique négative profonde avec des instruments politiques qui semblent inadaptés aux causes structurelles du problème, dans un contexte géopolitique qui aggrave paradoxalement la situation qu'il prétend résoudre.



