Madagascar : un virage stratégique vers Moscou qui inquiète Paris
Dans le contexte de l'épidémie de putschs qui frappe l'Afrique francophone, du Mali au Gabon en passant par le Niger et le Burkina Faso, un nouvel acteur émerge à Madagascar. Le colonel Michaël Randrianirina, 52 ans, commandant du CAPSAT (Corps d'armée des personnels et des services administratifs et techniques), est devenu président de la Refondation de la République de Madagascar après le renversement d'Andry Rajoelina. Son premier déplacement à l'étranger, le 19 février, n'a pas été effectué vers la France, mais vers la Russie, marquant un symbole fort pour les relations internationales de la Grande Île.
Une offensive russe dans l'Océan Indien
Cette visite a permis de poser les bases d'un nouveau partenariat avec Moscou, confirmant l'offensive du Kremlin dans la région. Après l'Afrique centrale, le Sahel et des pays du littoral ouest-africain comme le Togo, Vladimir Poutine étend son influence dans l'Océan Indien. La Russie a d'ailleurs déployé des moyens significatifs en affrétant un avion spécial pour accueillir le colonel Randrianirina, soulignant l'importance stratégique de ce rapprochement.
Le retour en force de Moscou à Madagascar s'inscrit dans une longue histoire de coopération, particulièrement dense durant la période de la « révolution marxiste » sous le capitaine de frégate Didier Ratsiraka, au pouvoir de 1975 à 1993 puis de 1997 à 2002. L'île était alors un laboratoire « progressiste » pour les élites africaines, accueillant des figures comme le Burkinabè Thomas Sankara. La réactivation de ce passé inquiète les chancelleries occidentales, notamment française.
La réaction prudente de l'Élysée
Alors qu'Emmanuel Macron dénonce habituellement les coups de force militaires en Afrique, les modalités de prise de pouvoir du colonel Randrianirina n'ont provoqué aucun commentaire public de sa part. Au contraire, la France a proposé son accompagnement pour la transition, adoptant une posture pragmatique face à cette nouvelle réalité géopolitique. « Notre empreinte dans l'Océan Indien est forte », commente-t-on au Quai d'Orsay, « cela appelle à notre vigilance ».
Cette zone revêt une importance stratégique cruciale pour Paris, avec la présence de Mayotte et de La Réunion. De plus, non loin de là, au nord du Mozambique, TotalEnergies développe un mégaprojet d'exploitation de gaz naturel. Militairement, la poussée russe est perçue négativement, Madagascar étant le principal partenaire de la France en matière de défense en Afrique australe et dans l'Océan Indien, via les Forces Armées de la Zone Sud de l'Océan Indien (FAZSOI).
Les défis de la transition malgache
Le coup d'État du 14 octobre 2025 a isolé Madagascar sur la scène internationale. Suspendue de l'Union Africaine dès le 15 octobre, l'île subit également la pression de la SADC (Communauté de Développement de l'Afrique Australe), qui exige une feuille de route pour le retour à l'ordre constitutionnel d'ici le 28 février. Le président Randrianirina a évoqué un calendrier électoral avec une présidentielle prévue fin 2027, mais plusieurs questions demeurent en suspens.
Le colonel pourra-t-il se présenter à ce scrutin après avoir renversé Andry Rajoelina ? Ce scénario semble déjà exclu par des poids lourds de la SADC comme l'Angola. Par ailleurs, le sort de l'ancien chef de l'État, qui multiplie les déplacements dans les capitales régionales pour peser sur les débats, reste incertain. Récemment, le monarque de l'Eswatini, Mswati III, lui a réservé un accueil protocolaire, provoquant la colère de la junte.
Les atouts économiques de la France
Face à l'offensive russe, concentrée sur les secteurs sécuritaire et minier, la France dispose de leviers économiques significatifs. Madagascar accueille la troisième communauté française au sud du Sahara, et les échanges commerciaux avoisinent le milliard d'euros. En 2024, ils s'établissaient à 983 millions d'euros, et les Investissements Directs Étrangers ont atteint 314 millions d'euros en 2023, en hausse de 149% par rapport à 2020.
Plus de 130 filiales de groupes français opèrent dans le pays, générant un chiffre d'affaires de 1,16 milliard d'euros en 2022. Une mission du patronat malgache, pilotée par le Groupement des Entreprises de Madagascar (GEM), est attendue à Paris fin février-début mars pour rencontrer Medef International et discuter de projets dans l'énergie, la pêche, l'hôtellerie ou la pharmacie.
La France pourrait également soutenir Madagascar face aux chocs climatiques, comme le cyclone Gezani qui a fait plus de soixante victimes mi-février. En jouant la carte économique et en se positionnant comme médiatrice, Paris espère contrer l'influence grandissante de Moscou dans cette région stratégique de l'Océan Indien.



