Comment mettre fin au « temps des monstres » ? Une réflexion urgente sur l'ordre mondial
Dans cette période de turbulences, où l'ancien ordre mondial a perdu sa légitimité et où le nouveau n'a pas encore acquis d'autorité, comment enrayer la spirale de la guerre et se prémunir d'une catastrophe majeure ? Sundeep Waslekar, président du Strategic Foresight Group, souligne la nécessité impérative de limiter les dangers technologiques liés à l'intelligence artificielle et de mobiliser les États neutres pour qu'ils jouent un rôle de médiateurs et de raison.
La métaphore de Gramsci et les leçons de l'histoire
Selon une croyance répandue, Antonio Gramsci aurait écrit depuis sa prison dans les années 1930 : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » En réalité, Gramsci parlait de « phénomènes morbides » et non de monstres, mais la métaphore a perduré. Qu'on parle de monstres ou de phénomènes morbides, le constat est identique : nous vivons une période d'interrègne.
L'histoire nous offre un précédent instructif. En 1928, l'homme d'État français Aristide Briand contribua à l'élaboration du pacte Briand-Kellogg visant à interdire la guerre entre nations. Ce fut un triomphe moral, mais ce pacte manquait de mécanismes d'application. En quelques années, les agressions firent leur retour sur la scène internationale, et l'interrègne s'acheva par la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.
Les peurs qui alimentent les rivalités actuelles
La dimension la plus marquante de notre actuel « temps des monstres » est la concurrence autour des peurs. En février, le secrétaire d'État américain Marco Rubio déclara lors de la Conférence de Munich sur la Sécurité que les Européens étaient en proie à trois peurs : la peur du climat, la peur de la guerre et la peur de la technologie. Cependant, les dirigeants actuels des États-Unis pourraient être eux aussi en proie à leurs propres peurs : la peur de la stagnation, la peur de la liberté et la peur de l'adversité.
La peur de la stagnation est illustrée par l'alliance entre Peter Thiel, investisseur majeur du secteur technologique américain, et les géants de la Tech, consolidée lors de la campagne de Donald Trump en 2024. Thiel estime que l'Amérique souffre d'une « stagnation » où le progrès est au point mort, avec l'intelligence artificielle comme seule avancée notable. Cette pression explique en partie les actions agressives comme l'attaque contre le Venezuela et les menaces de colonisation du Groenland.
La peur de la liberté se manifeste par des événements tels que le meurtre de Renee Good à Minneapolis en janvier 2026, l'expulsion de jeunes manifestants soutenant la Palestine et les enquêtes visant des personnalités critiques.
La peur de l'adversité alimente la course aux armements en matière d'IA pour contrer la Chine, avec des répercussions agressives en Europe, en Russie, en Asie et au Moyen-Orient.
Les risques technologiques et la nécessité d'une action collective
Ces trois peurs ont engendré d'intenses rivalités militaires et une course à la suprématie technologique. Si l'IA n'a pas remplacé le commandement humain dans les doctrines nucléaires, sa présence croissante dans les systèmes d'alerte précoce peut déclencher une guerre nucléaire mondiale accidentelle. Des scientifiques pionniers et des dirigeants d'entreprises spécialisées en IA s'inquiètent également d'une possible dérive de l'IA hors du contrôle humain, mettant en péril la survie de l'espèce humaine.
En juin 2019, le Manifeste Normandie pour la Paix dans le monde, signé par Sundeep Waslekar et quatre lauréats du prix Nobel de la paix, mettait en garde : « Nous sommes au bord du gouffre ; la possibilité que des machines déterminent notre destin est moralement répugnante. Le risque d'une guerre accidentelle, incidente ou intentionnelle demeure une possibilité réelle. »
Les solutions proposées pour construire un nouvel ordre mondial
Pour sortir de cette période d'incertitude, l'architecture du nouvel ordre mondial doit impérativement prendre en compte les dangers technologiques. Sundeep Waslekar propose plusieurs mesures clés :
- Interdire deux risques majeurs liés à l'intelligence artificielle : le risque de convergence entre l'IA et les armes de destruction massive, et le risque d'autoréplication et d'autodéveloppement qui pourraient permettre à l'IA d'échapper au contrôle humain.
- Élaborer un plan d'action assorti d'un calendrier précis pour éliminer progressivement les armes nucléaires.
- Mobiliser les États neutres afin qu'ils jouent un rôle de médiateurs et de raison. Sur les 193 pays du monde, 22 ne possèdent pas d'armée permanente, 122 ont signé le traité sur l'interdiction des armes nucléaires (Tian) et 152 pays ont un budget militaire inférieur à 2 milliards d'euros. Ces chiffres prouvent que la plupart des pays du monde ne souhaitent pas la guerre.
- Créer un conseil d'États neutres, inspiré de la proposition du savant français Emeric Crucé en 1623, pour favoriser la paix et la stabilité.
La mobilisation citoyenne et l'espoir d'un avenir meilleur
Le « temps des monstres » de Gramsci a été suivi d'une guerre mondiale. Il ne doit pas en être de même pour nous. Outre les solutions institutionnelles, les citoyens doivent mobiliser leur volonté collective pour surmonter la peur par la clairvoyance et le désespoir par la sagesse. Le Manifeste Normandie concluait : « Concevons et établissons une paix durable avant que quelqu'un ne déclenche la prochaine guerre. Faute de quoi, nous nous dirigerons, sans nous en rendre compte, vers un suicide collectif. Si nous le faisons, nous aurons la possibilité d'atteindre le sommet de l'humanité et d'entrer dans une ère de Summum Bonum. »
Cette tribune s'inscrit dans le cadre du Forum mondial Normandie pour la Paix, organisé par la région Normandie, dont la 8e édition se tiendra les 9 et 10 avril 2026 à Caen. Sundeep Waslekar, chercheur en relations internationales et fondateur du Strategic Foresight Group, a coécrit le Manifeste Normandie pour la Paix mondiale avec plusieurs prix Nobel de la paix, soulignant l'urgence d'agir pour éviter une catastrophe globale.



