Moyen-Orient : l'équilibre des forces après l'accord Iran-États-Unis
Moyen-Orient : l'équilibre des forces après l'accord

Alors que l'Iran et les États-Unis ont annoncé un accord pour mettre fin à la guerre au Moyen-Orient, comment l'équilibre des forces peut-il se reconfigurer ? Bernard Haykel, professeur spécialisé dans l'étude du Proche-Orient à l'Université de Princeton, aux États-Unis (et chroniqueur régulier à L'Express) répond en longueur à nos questions dans Les grands entretiens d'Anne Rosencher.

Ces grands entretiens sont à écouter tous les quinze jours, sur toutes les plateformes de podcasts comme Apple Podcasts, Spotify, Deezer, Castbox ou encore Podcast Addict mais aussi disponibles en vidéo sur YouTube et Dailymotion.

Un échec pour tous les protagonistes

Anne Rosencher : L'Iran et les États-Unis ont annoncé un accord pour mettre fin à la guerre au Moyen-Orient. Finalement, cette guerre aura-t-elle été un succès pour Donald Trump comme il le répète depuis ? Pour Benyamin Netanyahou ?

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Bernard Haykel : Cette guerre est un échec pour tout le monde, pas seulement pour ces deux-là. Donald Trump misait sur une opération très rapide : il avait le modèle du Venezuela en tête, et pensait qu'il allait trouver des "modérés" avec qui gérer les relations avec l'Iran. Or finalement, le régime s'est même durci. Netanyahou voulait, lui, faire sauter la République islamique et ça n'est pas arrivé. Quant aux mollahs, ils ont pris des coups terribles : l'économie iranienne, les infrastructures sont en ruines. Enfin, les pays arabes du Golfe voisins de l'Iran ont reçu des frappes qui ont gravement endommagé leurs systèmes d'énergie, les réseaux de dessalinisation, etc.

Mohammed ben Salmane, modernisateur autoritaire

On dépeint souvent Mohammed ben Salmane (MBS), prince héritier d'Arabie saoudite, comme l'un des hommes-clés de l'avenir de la région. Or vous êtes l'un des rares chercheurs occidentaux à avoir accès à lui - vous en écrivez même une biographie. Vu d'ici, il fait l'objet d'une bataille de récits : certains le dépeignent en modernisateur, d'autres en prince sanguinaire…

Mohammed ben Salmane est clairement un modernisateur social et économique, mais pas du tout politique. En matière politique, c'est un autoritaire - dur. Il a complètement dominé et même "neutralisé" la famille royale, le clergé, et tous les islamistes. Il y a entre 2 000 et 3 000 prisonniers politiques derrière les barreaux. Il n'adhère en rien à la philosophie des droits de l'Homme. Sa modernisation du pays consiste à diversifier l'économie, la rendre moins dépendante du pétrole, ce qui revient à bouleverser le pays du tout au tout. Et selon lui cette transformation nécessite de l'ordre. C'est pour cela, je crois, que son père, le Roi, l'a choisi. Il a choisi ce fils-là notamment parce qu'il n'a jamais été éduqué en Occident, à Oxford ou à Harvard, comme ses frères et demi-frères. Ce qui, aux yeux du Roi et de MBS, en fait des "mous".

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Normalisation avec Israël : un chemin semé d'embûches

Donald Trump a exhorté récemment l'Arabie saoudite à "normaliser" ses relations avec Israël - perspective que certains jugent invraisemblable, et que d'autres, proches de MBS, disent encore envisageable. Qu'en est-il ?

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Au Moyen-Orient, aujourd'hui deux forces s'affrontent qui cherchent à changer l'ordre régional existant : le régime des mollahs d'une part, et l'extrême droite et une partie de la droite israélienne, de l'autre. L'Iran veut évacuer les Américains de la région - culturellement, politiquement, militairement - et dominer cette partie du monde au nom de l'islamisme khomeyniste avec des groupes comme les Houthis, le Hezbollah, le Hamas, etc. De l'autre côté, l'extrême droite et une partie de la droite israélienne veulent, en se fondant sur la puissance militaire du pays, anéantir l'idée d'un État palestinien. Ils veulent même peut-être occuper des territoires de pays voisins, au Liban, ou en Syrie. Et face à cela, face à ces volontés de transformer l'ordre régional, le pôle incarné par MBS et par l'Arabie veut l'ordre : une dynamique économique, avec des liens et des réseaux entre pays, un peu à la manière d'une Union européenne au Moyen-Orient. Et pour l'Arabie saoudite, Israël fait partie de cette vision d'un Moyen-Orient économiquement unifié. Mais avant, elle demande à Israël de reconnaître un État palestinien. Tant qu'Israël ne le fait pas, la normalisation me paraît très compliquée. C'est pourquoi les élections d'octobre en Israël seront décisives. Si le Premier ministre Netanyahou et l'extrême droite sortent affaiblis des urnes, cela relancera les chances de normalisation.

L'humiliation de MBS par Trump

Le 27 mars dernier, en marge d'un sommet à Miami, le président américain a humilié MBS : "Il pensait qu'il avait affaire à un autre président américain raté, avec un pays en déclin, a dit Donald Trump. Il ne pensait pas qu'il en arriverait, comme il a dû, me lécher les fesses." Cette humiliation va-t-elle laisser des séquelles ?

Mohammed ben Salmane a besoin des États-Unis parce que c'est l'allié principal pour la sécurité de son régime. Tant que l'Iran voudra dominer cette région, il aura besoin de cette protection américaine, surtout que tout l'entraînement, toute la culture de l'armée saoudienne est américaine. Il préférait Joe Biden dans ses deux dernières années, parce que celui-ci avait bâti une relation institutionnelle entre l'Arabie saoudite et l'Amérique, tandis que Donald Trump veut que tout soit personnel, transactionnel. Jusqu'à maintenant, il n'a toujours pas nommé d'ambassadeur à Riyad ! Il gère ce dossier personnellement, avec son gendre. Je crois que MBS et les autres dirigeants de la région sont très méfiants car Trump est capable de changer de cap du jour au lendemain, de rompre des promesses comme il l'a fait avec le Premier ministre indien Modi. Mais en même temps, ils sont dépendants. Donc ils ne disent rien. Ils attendent que ça passe. Mais ils n'oublient pas.

L'avenir de Dubaï et la stratégie saoudienne

Dans ce contexte de déstabilisation géographique qui, dites-vous, va perdurer, quel est l'avenir d'une ville comme Dubaï, construite sur l'attraction d'expatriés du monde entier ?

Son avenir est en question, effectivement. Dubaï se présente un peu comme Singapour, c'est-à-dire comme une ville cosmopolite, internationale, où la sécurité et la stabilité sont garanties. Or ce n'est pas possible quand on vit sous la menace d'un Iran voisin qui peut frapper du jour au lendemain. Un effet de cette guerre a été d'accélérer le projet de l'Arabie saoudite de créer son propre Dubaï sur la mer Rouge, plus facilement défendable parce que plus éloigné de l'Iran. Plus généralement, si le royaume de MBS sort affaibli de cette guerre - il s'est découvert très vulnérable face aux drones et aux fusées iraniennes - il peut cependant en tirer des bénéfices de long terme. Dont le plus important est : utiliser la mer Rouge comme une alternative fiable au détroit d'Ormuz. Dans les deux ou trois prochaines années, si Ormuz reste sous contrôle total de l'Iran, le pétrole du Koweït et le gaz du Qatar, vont transiter par des pipelines vers la mer Rouge et peut-être même aussi vers l'océan Indien à travers Oman et le Yémen.

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Les grandes puissances : Russie et Chine

Qu'en est-il de l'influence et de l'effet de cette guerre sur les grandes puissances extérieures à la région ?

La Russie ressort gagnante de ce chaos : son pétrole n'est plus sanctionné, il se vend au prix du marché. Les Russes sont très conscients que cette instabilité leur bénéficie, et la nourrissent comme ils peuvent : ils ont ainsi "fourni" des cibles aux Iraniens en Arabie et ailleurs, pour alimenter le conflit. Quant à la Chine : elle a été suppliée d'intervenir par l'Arabie saoudite et le Koweït, parce qu'elle possède une influence sur l'Iran. Ils lui ont demandé notamment de jouer un rôle stabilisateur, d'envoyer des navires pour récupérer le pétrole saoudien et koweïtien, traverser le détroit et aller en Chine. Elle a refusé. Parce que la Chine préfère voir les Américains affaiblis par cette guerre que d'aider les pays arabes. Elle a pris la décision de les décevoir. Parce qu'elle pense que de toute façon, tôt ou tard, ces pays seront obligés de rétablir de bonnes relations avec elle, pour lui vendre leur pétrole et leur gaz.

L'Europe : une opportunité dans la défense

Vous ne parlez pas de l'Europe. Elle n'est pas vue comme une puissance dans la région ?

Quand je parle avec les dirigeants en Arabie, j'ai le sentiment qu'ils voient l'Europe comme un endroit de culture, d'histoire, mais… un peu un Disneyland. Ils ne la voient pas comme une puissance économique organisée, et encore moins comme une puissance militaire. Ce n'est pas comme l'Amérique qui peut déployer des centaines de milliers de soldats en vingt-quatre heures s'ils sont obligés. Cela étant dit, je crois qu'Europe a une opportunité : ce conflit a changé les normes de la guerre et ce qu'on doit avoir comme système de défense, plus axés sur les drones, etc. Les pays arabes vont vouloir diversifier leur défense ; ils sont déjà très impliqués avec l'Ukraine à qui ils achètent beaucoup de matériels antidrones. Il y a probablement un débouché pour une nouvelle industrie de défense qui s'ouvre dans la période.

La guerre contre les Frères musulmans

Une chose que les Occidentaux ne mesurent pas forcément toujours, c'est à quel point l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis mènent une guerre aux Frères musulmans. La confrérie est même déclarée organisation terroriste en Arabie saoudite. Quels sont les enjeux ?

Pour rappel, les Frères musulmans sont un mouvement politique et idéologique qui a été créé en Égypte en 1928. Son idéologie est hybride : elle mêle certaines idées (triées) de l'islam, et d'autres qui viennent du communisme et du fascisme. Les dirigeants en Arabie saoudite voient ce mouvement comme un mouvement opportuniste, qui veut utiliser l'islam comme une idéologie politique afin d'arriver au pouvoir et les remplacer. Ils n'acceptent pas ça. Et donc : ils les ont bannis. Il y a eu une loi contre tout mouvement islamiste (Hezbollah compris), et ils combattent ce mouvement partout dans le monde, notamment en Europe.

À ce sujet, on a appris en janvier que les Émiratis avaient supprimé les bourses d'études pour les étudiants du pays qui souhaitaient se former en Angleterre, en disant que les universités britanniques étaient trop "infiltrées" par les Frères musulmans. C'est un peu surprenant comme information…

Il y a - c'est documenté - au sein des universités britanniques des mouvements islamistes, influents parmi les étudiants mais aussi parmi certains professeurs, qui s'allient avec les mouvements d'extrême gauche, pour faire notamment de l'Occident le coupable premier, générique, et principal des maux du monde. Cette alliance donne une idéologie "révolutionnaire" au sens strict dont se méfient énormément les royaumes d'Arabie. À tel point qu'ils ne veulent pas, en effet, prendre le risque de l'importer chez eux via leurs propres étudiants.