Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient menacent la stabilité économique européenne
Alors que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient atteignent un nouveau point de rupture critique, le conflit impliquant l'Iran fait planer une menace immédiate et sérieuse sur la stabilité économique mondiale. Pour l'Europe, déjà profondément fragilisée par la crise énergétique liée à la guerre en Ukraine et par une croissance atone persistante, l'enjeu est véritablement vital : le Vieux Continent demeure structurellement dépendant de ses importations massives d'hydrocarbures.
Une vulnérabilité énergétique exacerbée
Entre les menaces récurrentes de stagflation, les comparaisons inquiétantes avec les chocs pétroliers historiques des années 1970 et la nécessité urgente d'un sursaut d'investissement commun via des mécanismes comme les « eurobonds », Nicolas Goetzmann, chef économiste de la société de gestion indépendante la Financière de la Cité, livre une analyse détaillée et percutante sur les défis colossaux à l'échelle européenne.
Le Point : En quoi la guerre en Iran pourrait-elle provoquer un choc inflationniste majeur en Europe ?
Nicolas Goetzmann : L'Europe est particulièrement vulnérable et exposée parce qu'elle ne produit presque ni gaz, ni pétrole, contrairement aux États-Unis qui bénéficient d'une autonomie énergétique. Elle dépend donc directement et intégralement des prix internationaux volatils de l'énergie. Si le pétrole augmente significativement, le gaz suit généralement – d'autant plus que certains contrats d'approvisionnement européens cruciaux ont été indexés sur ces prix ces dernières années.
Le mécanisme est classique mais redoutable : les ménages européens voient leurs dépenses d'énergie augmenter brutalement alors que leurs revenus ne suivent pas. Ils perdent donc du pouvoir d'achat précieux et réduisent mécaniquement leurs dépenses ailleurs. On se retrouve ainsi avec un double effet dévastateur : une inflation plus élevée et un ralentissement marqué de la consommation, donc de la croissance économique.
Le rôle central du prix du pétrole dans l'inflation
Pourquoi le prix du pétrole joue-t-il un rôle si central et déterminant dans l'inflation ?
Dans la zone euro, beaucoup de crises économiques majeures ont été précédées par des hausses spectaculaires du prix de l'énergie. En 2008 par exemple, on retient surtout la crise financière mondiale, mais l'inflation avait déjà accéléré sensiblement sous l'effet des matières premières.
Le problème fondamental est que ces chocs énergétiques entraînent souvent une réaction excessive des banques centrales. Lorsque l'inflation augmente soudainement, elles resserrent leur politique monétaire de manière drastique. On cumule alors deux effets négatifs puissants : les consommateurs sont pénalisés par la hausse de l'énergie et l'économie ralentit dangereusement parce que les taux d'intérêt augmentent simultanément.
En 2022, on a vu un exemple clair et concret de transmission du choc énergétique. Les entreprises ont subi une forte hausse de leurs coûts de production et, environ six mois plus tard, elles ont répercuté cette hausse sur leurs prix de vente. Mais ce mécanisme dépend beaucoup de la conjoncture économique globale. Si l'économie est solide et dynamique, les entreprises peuvent augmenter leurs prix. Si elle est fragile – comme aujourd'hui en Europe – elles ont plutôt tendance à rogner leurs marges bénéficiaires.
Les anticipations des marchés financiers
Cela signifie-t-il que l'inflation pourrait rester contenue malgré tout ?
À court terme, c'est probable et envisageable. La hausse actuelle des prix de l'énergie n'est pas, pour l'instant, comparable au choc massif de 2022. Les entreprises auront du mal à répercuter ces hausses dans une économie déjà affaiblie structurellement. Le vrai sujet crucial est ailleurs : la réaction potentielle de la Banque centrale européenne. Si la BCE resserre sa politique pour lutter contre une inflation importée via l'énergie, elle risque de freiner l'économie intérieure pour compenser un choc extérieur.
C'est exactement ce qui s'est produit historiquement en 2008, en 2011 et, dans une certaine mesure, en 2022 : face à un choc énergétique significatif, la BCE a resserré sa politique monétaire et a contribué activement à ralentir l'activité économique. Les consommateurs paient alors doublement le prix fort.
Les marchés financiers anticipent-ils déjà ce scénario inquiétant ?
Oui, et c'est très visible et tangible. La semaine dernière, les taux ont nettement augmenté en Europe, alors que la situation énergétique est comparable au Japon, qui dépend lui aussi fortement des importations.
La différence fondamentale vient des anticipations des acteurs : les marchés pensent que la BCE va réagir en resserrant sa politique monétaire. Ils n'ont pas la même attente vis-à-vis de la Banque du Japon, qu'ils jugent plus susceptible de laisser passer ce type de choc pour ne pas affaiblir davantage l'économie nippone.
Les réserves stratégiques et le risque de stagflation
Les réserves stratégiques de pétrole peuvent-elles atténuer l'impact économique ?
Tout dépendra de la durée et de l'intensité du conflit géopolitique. Si la tension se résorbe rapidement, ces stocks peuvent suffire à stabiliser temporairement les marchés. Mais ils restent limités structurellement : dans un conflit prolongé, ils ne constitueraient qu'un amortisseur temporaire et insuffisant.
Faut-il craindre un scénario redouté de stagflation, comme dans les années 1970 ?
C'est possible si le conflit s'enlise durablement, mais ce n'est pas le scénario le plus probable aujourd'hui. L'Europe connaît déjà une croissance faible chronique et une demande fragile. Dans ce contexte délicat, les entreprises auront du mal à répercuter durablement les hausses de coûts.
On pourrait donc avoir des prix de l'énergie élevés, mais un impact limité sur l'inflation globale, parce que la faiblesse persistante de la consommation freinerait la diffusion de ces hausses dans l'ensemble de l'économie européenne.
Comparaison historique et perspectives d'avenir
Peut-on comparer la situation actuelle aux chocs pétroliers historiques des années 1970 ?
La dépendance au pétrole est aujourd'hui plus faible qu'à l'époque historique. Et surtout, les prix actuels ne sont pas extraordinaires d'un point de vue historique comparatif. Autour de 90 dollars le baril, on reste loin des niveaux atteints en 2008, même avant d'ajuster pour l'inflation cumulative.
Il existe bien sûr un parallèle symbolique entre la crise énergétique de 2022 liée à la guerre en Ukraine et la situation actuelle au Moyen-Orient. Mais, au-delà des similitudes apparentes, l'ampleur du choc potentiel n'a rien de comparable avec les années 1970 traumatisantes.
Ces tensions géopolitiques pourraient-elles accélérer la recherche d'indépendance énergétique européenne ?
Des prix plus élevés poussent toujours dans cette direction stratégique. Mais, pour l'instant, les niveaux atteints ne sont pas assez élevés pour provoquer un véritable basculement structurel. Le contraste avec les États-Unis est frappant : ils sont devenus exportateurs nets d'énergie et absorbent donc beaucoup mieux les chocs de prix internationaux.
Quelles politiques concrètes pourraient amortir un choc prolongé ?
Les marges budgétaires des États européens sont très limitées actuellement, ce qui rend difficile la mise en place de nouveaux boucliers tarifaires efficaces. La solution la plus pertinente serait de renforcer significativement l'investissement européen commun, notamment via des eurobonds – une idée défendue depuis longtemps, notamment par Mario Draghi.
Ces financements communs pourraient permettre d'investir davantage et durablement dans les capacités énergétiques européennes, en particulier dans le nucléaire civil. L'objectif stratégique serait d'accroître progressivement mais sûrement l'indépendance énergétique du continent européen. Mais pour que cela fonctionne pleinement, il faut aussi une banque centrale qui accompagne cette stratégie au lieu de freiner constamment l'économie par des politiques restrictives.



