Je n'avais pas, a priori, de sympathie pour le roi Charles. La seule et unique fois où je l'ai rencontré, c'était il y a trente-cinq ans, au début de l'affaire Rushdie, pour un déjeuner à l'ambassade du Royaume-Uni à Paris. Il y avait là quelques écrivains français et britanniques de sa génération. La conversation, inévitablement, en vint à celui d'entre nous qui venait d'être, en Iran, condamné à mort par les mollahs. Et celui qui n'était alors que Son Altesse royale le prince Charles, prince de Galles et comte de Chester, duc de Cornouailles et de Rothesay, lâcha, sur ce ton d'humour anglais qui s'entend comme nul autre à envelopper la cruauté dans un bas ou un papier de soie : « vous savez, ce Salman Rushdie coûte quand même cher à la couronne d'Angleterre. » Stupeur autour de la table. Réponse du romancier Martin Amis et de moi-même sur le thème : « pouvons-nous savoir ce que coûte au contribuable britannique l'entretien du prince de Galles qui n'a, que l'on sache, pas publié grand-chose d'intéressant ? » La presse anglaise, qui ne rate jamais une occasion de brocarder la famille royale, sera, le lendemain, plutôt de notre côté. Et le futur roi ne sortira pas grandi de l'épisode.
Le temps a passé
Le prince de Galles est devenu roi d'Angleterre. Et, le 28 avril 2026, il se rend à Washington où il doit – événement rarissime qui ne s'est produit que deux fois depuis l'indépendance des États-Unis – prendre la parole devant le Congrès. Tout le monde s'attend à ce qu'il ne dise rien et adopte, comme c'est la règle, ce fameux ton de neutralité monarchique qui consiste à parler sans parler et se faire la voix ventriloque de son gouvernement. Or, à la surprise générale et à rebours de toutes les règles, il fait l'inverse.
Un discours qui change la donne
Il parle de démocratie et de droit. Rappelle qu'un régime libre ne tient que par ses freins et contrepoids. Il évoque le changement climatique. Les alliances qui, face aux anciens empires en train de se reconstituer, obligent les démocraties. Il rappelle que cette satanée Otan, dont le président Trump répète obsessionnellement qu'elle n'est jamais là pour les États-Unis, vint à leur secours après le 11 Septembre et que c'est même la seule fois de son histoire qu'elle a activé son fameux article 5. Et puis, face aux élus, républicains comme démocrates, littéralement saisis, il parle de l'Ukraine. Il ne se contente pas d'une allusion. Il plaide. Il prend parti. Il formule une position à laquelle tant d'autres, à la parole moins contrainte, ne se risquent plus depuis longtemps. Il appelle non seulement à « une paix juste et durable », mais à une « détermination sans faille » dans le « soutien à l'Ukraine » et à son « peuple courageux ».
Alors, la salle se lève. Et, sous le regard courroucé d'un vice-président Vance qui ne sait pas sur quel pied danser ni s'il doit rester assis ou se lever, elle lui fait, debout et presque incrédule, une longue ovation, comme on en a peu vu au Capitole : Winston Churchill, Nelson Mandela, Lech Walesa, le pape François… et, précisément, Volodymyr Zelensky. D'un coup, tout change à Washington. Le charisme, c'est lui. Le pouvoir symbolique, c'est lui. L'homme que tout le monde veut entendre, voir, revoir, réentendre, c'est lui. La première dame elle-même, Melania Trump, n'a d'yeux que pour la reine et lui et semble découvrir, médusée, qu'il existe une manière d'occuper une pièce sans hausser la voix, sans saturer l'espace, sans rappeler à chaque seconde que l'on est là et sans se vautrer dans des plaisanteries épaisses, des bouffonneries de vestiaire, des déluges de scatologie.
Le contraste avec Trump
Quant à Donald Trump, il fait ce qu'il peut, il s'agite, il plaisante, il tente de reprendre la main en tapotant l'épaule du roi, en bousculant la reine pour serrer la main de ses propres ministres ou en révélant, au mépris encore du protocole, la conversation privée qu'il vient d'avoir avec Charles III sur l'Iran, mais rien n'y fait, l'effort est trop visible, le geste trop appuyé – la seule présence de ce roi magistral le renvoie à ce qu'il est : un roi kitsch, affublé d'une couronne en carton doré, obsédé par sa salle de bal clinquante et grotesque, ses rêves d'arc de triomphe plus haut que celui des Champs-Élysées, ses architectures pompeuses où la démesure tient lieu de style et ses nouveaux dollars frappés à son effigie.
« No King », scandent les manifestants qui, aux États-Unis, refusent l'autoritarisme trumpien, ses lubies, ses folies, ses insultes aux journalistes, ses embardées géopolitiques, sa mise en scène de soi, son népotisme. Eh bien voilà. C'est réglé. Car en voici un, mais un vrai, qui n'a pas besoin de rappeler qu'il l'est et qui, par sa seule allure, renvoie l'autre à son néant de roi de carnaval. Trump, pour se faire entendre, peut toujours hurler, vitupérer, éructer : « De par ma chandelle verte, madame ! Merdre ! Je suis le roi ! » Le roi, c'est Charles. Et il ne sera jamais, lui, qu'un père Ubu régnant sur un monde bientôt dévasté.



