La sulfureuse ombre de Silvio Berlusconi n'appartient donc pas au passé de la vie politique italienne. Trois ans après la mort du personnage transalpin le plus clivant des dernières décennies, président du Conseil à trois reprises, le voici qui revient hanter sa lointaine successeure Giorgia Meloni. Et contribue à fragiliser son ministre de la Justice, Carlo Nordio, quelques semaines après une série de démissions au sein du ministère.
Les origines de l'affaire
Le point de départ de l'affaire se situe dans la grâce accordée "pour raisons humanitaires" le 13 février à Nicole Minetti par le président de la République Sergio Mattarella, sur avis favorable de Carlo Nordio, notamment. Cette ancienne hygiéniste dentaire devenue conseillère municipale à Milan sous l'impulsion de Silvio Berlusconi a été condamnée pour proxénétisme à deux ans et dix mois de prison, pour avoir joué le rôle d'entremetteuse auprès de jeunes filles, parfois mineures, lors des orgies du Cavaliere dans sa villa en Sardaigne – les fameuses soirées "bunga bunga". Elle a été condamnée à treize mois supplémentaires pour détournement de fonds publics dans le cadre de son mandat de conseillère municipale. Ses avocats ont introduit un recours en grâce début 2025 en invoquant le fait que Nicole Minetti élevait un enfant, adopté en Uruguay en 2023, nécessitant une assistance constante en raison de lourds problèmes de santé.
Une adoption forcée ?
Le ministère de la Justice a donné son accord après avis favorable du procureur général de Milan, puis transmis le dossier au cabinet de Mattarella, qui a donné son accord définitif. C'était sans compter sur les révélations d'Il Fatto Quotidiano, un journal d'investigation italien, qui laissent à penser que l'adoption de l'enfant aurait été forcée – le directeur de l'Institut uruguayen pour l'adoption et l'enfance a récemment été démis de ses fonctions en raison d'une gestion irrégulière et laxiste des procédures d'adoption. En outre, les deux établissements médicaux italiens mentionnés dans les annexes du rapport de demande de grâce indiquent n'avoir jamais pris en charge l'enfant en question… La mère biologique de l'enfant est en outre portée disparue depuis la mi-février 2026.
Un contexte politique tendu
Ces révélations interviennent au pire moment pour Carlo Nordio. En mars, les électeurs ont rejeté massivement, lors d’un référendum, la réforme judiciaire qu'il avait planifiée, une défaite politique cuisante pour Giorgia Meloni qui a entraîné la démission du chef de cabinet de Nordio. Le sous-secrétaire à la Justice, Andrea Delmastro Delle Vedove, a également été contraint de démissionner en raison de relations d'affaires avec des personnalités liées à la mafia. Le ministère de la Justice italien a également mis en émoi de nombreux observateurs en libérant l'année dernière un général libyen recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité (CPI), avant de le renvoyer pour Tripoli. Une infraction pour laquelle l'Italie fait l'objet d'une procédure d'infraction de la part de la CPI.
Appel à Interpol
Le ministère tente de minimiser sa responsabilité dans l'affaire Minetti : son rôle se limitait à un avis non contraignant, argue-t-il, la vérification des informations incombant au bureau du procureur général et l'approbation finale au bureau du président. Il affirme également que l'avis favorable à la grâce fut pris en fonction des documents dont il disposait à l'époque. La présidence de Sergio Mattarella a depuis demandé au ministère de la Justice des éclaircissements, tandis que les autorités italiennes ont fait appel à Interpol pour mener une enquête conjointe sur cette affaire.
L'opposition réclame des comptes
L'opposition s'en donne à cœur joie et appelle à la démission de Carlo Nordio. "Nordio doit expliquer comment son ministère a géré la grâce accordée à Minetti, puis se retirer avant de causer davantage de dégâts", a déclaré dans un communiqué le député Federico Cafiero De Raho, du mouvement 5 étoiles, ancien procureur et vice-président de la commission de la justice. La dirigeante italienne n'en a rien fait et continue d'apporter son soutien à son ministre. "J'ai confiance en Nordio", a-t-elle déclaré, écartant "toute possibilité de démission". Elle prend ce faisant le risque considérable de voir son nom et sa réputation associés à celui de Silvio Berlusconi au moment où elle-même n'a jamais semblé aussi fragilisée.



