Roumanie : la coalition proeuropéenne s'effondre après dix mois
Roumanie : la coalition proeuropéenne s'effondre

Dix mois et douze jours, c'est le temps qu'a tenu la coalition proeuropéenne au pouvoir en Roumanie. Mardi, les socialistes ont préféré faire tomber le gouvernement du Premier ministre Ilie Bolojan en mêlant leur voix au parti AUR (Alliance pour l'Unité des Roumains) de George Simion, le principal mouvement d'extrême droite du pays.

Ilie Bolojan, 57 ans, n'avait pas hérité d'une tâche facile : piloter une coalition proeuropéenne de quatre partis depuis le 23 juin 2025 alors que le pays doit faire face à la crise des finances publiques la plus grave de l'Union européenne. Le gouvernement avait entamé le redressement du pays en réduisant de 9,3 % à 7,9 % du PIB le déficit. Les premiers résultats étaient là.

L'alliance de la honte

Mais les socialistes ont préféré quitter le gouvernement devant l'effritement de leur base électorale. Le 23 avril, ils claquaient la porte avant de déposer cette motion de censure en s'alliant à l'AUR, après le refus d'Ilie Bolojan de démissionner. « Il y a dix mois, j'ai accepté ce poste et j'ai été confronté à une situation difficile où je devais faire ce qui était juste. Pas ce qui était populaire, mais ce qui était nécessaire », s'est-il défendu après le vote.

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Il a qualifié la motion de censure de « mensongère » et « cynique » et interpellé les députés : « Quelqu'un peut-il dire comment la Roumanie fonctionnera à partir de demain ? Avez-vous un plan ? Je peux partir mais les problèmes graves de ce pays restent. Ils ne partent pas avec moi. »

Le chef du PSD, Sorin Grindeanu, appelle désormais à « la formation rapide d'un nouveau gouvernement ». « Nous voulons globalement maintenir cette coalition », assure-t-il. George Simion, au nom de l'AUR, a salué sur X la « fin de dix mois durant lesquels les soi-disant proeuropéens n'ont livré rien d'autre que : impôts, guerre et pauvreté. » Il souhaite des législatives anticipées pour retenter sa chance après son échec à la présidentielle en mai 2025 face à Nicusor Dan.

Cependant, celui-ci a exclu toute élection anticipée et annoncé l'ouverture de négociations. Il a entamé dès le mercredi 6 mai de premières consultations informelles en vue de former un nouveau gouvernement proeuropéen, considérant qu'il existe un « consensus parmi les partis pro-occidentaux sur les grandes orientations de la Roumanie ». Ilie Bolojan reste pour le moment Premier ministre par intérim, avec des pouvoirs limités, jusqu'à l'investiture d'un nouveau gouvernement.

Le PSD, artisan de sa propre crise

Le premier des dirigeants roumains à se rendre au palais présidentiel a été Dominic Fritz, président de l'Union Sauvez la Roumanie (USR), qui a signifié au chef de l'État qu'il excluait tout retour dans une coalition avec le PSD. La droite classique du PNL et les réformistes de l'USR ont décidé conjointement de passer dans l'opposition, invitant le PSD et l'AUR à former le prochain gouvernement. Le chef de l'UDMR (le parti de la minorité hongroise de Roumanie), Kelemen Hunor, a plaidé pour la reconstitution de l'ancienne coalition avec un Premier ministre « acceptable par tous les partis et rival d'aucun ».

La crise des finances publiques roumaines n'est pas tombée du ciel – et son principal artisan n'est autre que le PSD lui-même. Sous les gouvernements successifs dominés par les socialistes, le pays a vécu à crédit : hausses de pensions, augmentations de salaires dans la fonction publique, subventions massives sur l'énergie pendant la crise de 2022, le tout financé par l'emprunt dans un contexte électoral permanent.

En 2024, année de toutes les élections (locales, européennes, législatives, présidentielle), la coalition PSD-PNL a poussé le déficit à 9,3 % du PIB, le plus élevé de l'Union européenne, pour acheter la paix sociale et s'assurer une victoire dans les urnes. La dette publique est passée de 35 % du PIB en 2019 à 63 % fin 2024. Les intérêts sur la dette ont presque doublé en quatre ans.

Le FMI tire la sonnette d'alarme

Le diagnostic du Fonds monétaire international (FMI), rendu en septembre 2025, est sans appel : la trajectoire de la dette est « insoutenable ». Même en exécutant intégralement le programme de consolidation de Bolojan, le déficit n'atteindrait que 5 % du PIB en 2030 – loin des 3 % requis par les règles européennes.

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Des ajustements supplémentaires seraient nécessaires jusqu'en 2031. Le FMI pointe également une faiblesse structurelle chronique : les recettes fiscales roumaines comptent parmi les plus faibles de l'UE, insuffisantes pour financer des services publics au niveau européen. En clair, la Roumanie doit à la fois dépenser moins et collecter davantage, et ceci pendant des années. C'est ce chantier que le PSD vient d'interrompre.

La crise politique roumaine ne se lit pas seulement à l'aune des finances publiques. La Roumanie est un pays de 19 millions d'habitants, membre de l'Otan, frontalier de l'Ukraine, dont elle partage 650 kilomètres de frontière. Sa stabilité compte au-delà de ses frontières.

C'est dans ce contexte qu'il faut relire l'épisode de novembre 2024 : la présidentielle avait été annulée par la Cour constitutionnelle après qu'un candidat d'extrême droite jusqu'alors inconnu, Calin Georgescu, était arrivé en tête du premier tour, porté par une déferlante sur TikTok dont les services de renseignement ont établi qu'elle résultait d'une campagne d'ingérence russe.

TikTok, ingérence et démocratie fragile

C'est la première fois dans l'histoire de l'Union européenne qu'une élection nationale était annulée pour ce motif. La présidentielle, organisée à nouveau en mai 2025, a vu la victoire du maire de Bucarest Nicusor Dan, candidat proeuropéen, face à George Simion – le même qui vient de renverser, avec le PSD, le gouvernement issu de cette séquence.

L'instabilité que crée cette motion de censure n'est donc pas seulement budgétaire. Elle fragilise un maillon de l'architecture de sécurité européenne à l'est, au moment précis où celle-ci est sous pression maximale. La monnaie nationale, le leu, a atteint un niveau historiquement bas dans les jours précédant le vote. Une trentaine d'ONG ont demandé au Parti socialiste européen d'exclure le PSD de ses rangs.

Mais, pour Iratxe Garcia Perez, la cheffe du groupe des sociaux-démocrates au Parlement européen, la responsabilité du PSD n'est pas engagée. « Ce n'est pas le PSD qui a rompu la coalition proeuropéenne, c'est le comportement unilatéral et l'absence de dialogue du Premier ministre Bolojan qui ont rendu la gouvernance impossible », estimait-elle la semaine dernière à Strasbourg. Le PSD a toujours été et reste le garant de la stabilité et de la trajectoire européenne de la Roumanie. Soutenir une motion de censure lorsqu'un gouvernement ne respecte plus les accords de coalition et ignore les priorités sociales des citoyens n'est pas de l'hypocrisie, c'est de la responsabilité démocratique. »

La Roumanie doit mettre en œuvre des réformes avant le 31 août pour débloquer près de 10 milliards d'euros de fonds européens. Le compte à rebours a commencé. Sans gouvernement de plein exercice.