La réforme européenne de l'épargne confrontée à un blocage majeur
Le projet ambitieux de l'Union européenne visant à créer une Union de l'épargne et de l'investissement se heurte à des résistances tenaces, particulièrement sur la question cruciale de la supervision des marchés financiers. Cette réforme, destinée à mobiliser l'épargne massive des Européens au profit du développement des entreprises, divise profondément les États membres.
Un super gendarme boursier qui fait débat
La Commission européenne a proposé en décembre dernier de transformer l'autorité européenne des marchés financiers (Esma), basée à Paris, en un véritable superviseur centralisé des marchés boursiers. Actuellement, l'Esma joue principalement un rôle de coordination entre les 27 régulateurs nationaux, une situation que la France et l'Allemagne jugent problématique.
« L'existence de 27 superviseurs nationaux différents constitue une des barrières les plus importantes à l'intégration des marchés financiers », a plaidé mardi le directeur général du Trésor français, Bertrand Dumont, lors d'une réunion à Bruxelles. La ministre allemande Jeanette Schwamberger a apporté son soutien, estimant que « le renforcement de la convergence en matière de supervision devrait être notre priorité ».
L'opposition déterminée du Luxembourg et de l'Irlande
Face à cette volonté de centralisation, le Luxembourg et l'Irlande font front commun pour défendre leurs intérêts nationaux. Gilles Roth, ministre luxembourgeois, a fermement déclaré : « Transformer l'Esma en un superviseur centralisé ne contribuera pas au renforcement du marché unique ». Son homologue irlandais Simon Harris a renchéri : « Centraliser la supervision n'est pas nécessaire ».
Leur opposition s'explique par le poids considérable du secteur financier dans leurs économies :
- Plus de 7 300 milliards d'euros d'actifs sont gérés par des fonds basés au Luxembourg
- Le secteur financier représente près d'un quart du PIB du grand-duché
- De nombreux emplois dépendent directement de cette activité dans les deux pays
La menace d'une coopération renforcée
Face à ce blocage persistant, plusieurs dirigeants européens ont commencé à évoquer la possibilité de recourir à une coopération renforcée. Ce mécanisme, prévu par les traités européens mais rarement utilisé, permettrait à au moins neuf pays volontaires d'avancer sans l'accord des 27 États membres.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a elle-même mentionné cette option en février dernier. Reste à savoir s'il s'agit d'une simple manœuvre de pression ou d'une véritable alternative. Un diplomate européen, s'exprimant sous anonymat, souligne que le Luxembourg est représenté auprès de l'UE par l'ancien chef de « Luxembourg for finance », l'organisme de promotion du secteur financier du grand-duché, ce qui démontre selon lui la détermination de ce pays à bloquer la réforme.
Un dossier qui s'annonce explosif pour le prochain sommet
Le sujet promet d'animer le prochain sommet européen prévu jeudi, où les dirigeants des 27 sont censés donner un coup d'accélérateur aux réformes économiques. La France et l'Allemagne ont appelé à un accord « d'ici le mois de juin », mais les divergences semblent profondes.
Pour Bruxelles, la supervision unique constitue une étape indispensable pour renforcer le financement des entreprises européennes, qui manquent cruellement de capitaux par rapport à leurs rivales américaines ou asiatiques. Mais la réforme nécessite l'accord des États membres et du Parlement européen, un processus délicat qui pourrait être compromis par les intérêts nationaux divergents.
Alors que l'Irlande exercera la présidence tournante de l'UE au second semestre, son ministre Simon Harris s'est dit déterminé à tenter de boucler ce dossier d'ici la fin de l'année. Mais la voie vers un compromis acceptable par tous s'annonce particulièrement étroite, avec en toile de fond la menace crédible d'une Europe à plusieurs vitesses en matière de supervision financière.



