Deux ans après avoir obtenu des mécanismes de solidarité européens pour faire face à l'afflux de migrants sur l'île de Lampedusa, la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, tente désormais d'isoler l'Espagne au sein de l'Union européenne. Selon des sources diplomatiques, elle reproche à Madrid de ne pas respecter les engagements en matière de répartition des migrants et de mener une politique d'accueil jugée « irresponsable ».
Un revirement stratégique
Le contexte a changé depuis 2023. À l'époque, l'Italie était submergée par les débarquements sur ses côtes, notamment à Lampedusa, où plus de 7 000 personnes étaient arrivées en une seule journée de septembre. Rome avait alors sollicité l'aide de Bruxelles et obtenu un mécanisme de relocalisation volontaire ainsi qu'une enveloppe de 130 millions d'euros pour gérer la crise. Giorgia Meloni avait salué la « solidarité concrète » de l'UE.
Désormais, la cheffe du gouvernement italien estime que l'Espagne ne joue pas le jeu. Selon des notes internes consultées par Le Monde, elle a demandé à ses homologues européens de suspendre l'accès de Madrid à certains fonds migratoires tant que le pays ne contrôle pas mieux ses frontières. Elle envisage également de former un axe avec d'autres États membres, comme la Pologne et la Hongrie, pour bloquer les positions espagnoles lors des sommets.
La solidarité européenne mise à l'épreuve
Cette offensive intervient alors que le pacte européen sur la migration, adopté en 2024, est encore fragile. L'Espagne, qui accueille de nombreux migrants en provenance d'Afrique de l'Ouest, plaide pour une approche plus humanitaire et des voies légales d'immigration. Giorgia Meloni, au contraire, prône une ligne dure et la multiplication des accords avec les pays de transit.
« On ne peut pas être solidaire d'une seule main. L'Espagne ne peut pas bénéficier de la même solidarité si elle ne participe pas à l'effort commun », a lancé la dirigeante italienne lors du dernier Conseil européen à Bruxelles le 2 août, selon un diplomate présent dans la salle.
De son côté, le gouvernement espagnol a dénoncé une « instrumentalisation » de la question migratoire à des fins politiques. « L'Italie a reçu de l'aide quand elle en avait besoin ; aujourd'hui, elle semble l'avoir oublié », a réagi un ministre espagnol sous couvert d'anonymat.
Quelles conséquences pour l'Europe ?
Cette querelle risque de paralyser les décisions européennes sur l'immigration, un sujet déjà très sensible. Les diplomates redoutent un blocage de la répartition des demandeurs d'asile et une nouvelle crise de confiance entre les États membres. Certains observateurs y voient aussi une tentative de Giorgia Meloni de renforcer son positionnement à l'extrême droite avant les élections européennes de 2027.
En coulisses, la Commission européenne tente de jouer les médiateurs. Selon une source proche de la présidence de la Commission, « la solidarité ne se décrète pas dans un sens unique ; il faut trouver un équilibre ». Mais pour l'heure, aucun compromis ne semble se dessiner. L'Italie, qui accueille toujours des milliers de migrants sur son territoire, semble décidée à pousser son avantage, quitte à fragiliser l'unité européenne.



