Alors que Donald Trump annonce un désengagement de l'OTAN, qualifiée de «tigre de papier», l'Union européenne (UE) doit anticiper la fin de son assurance-vie et reprendre en main sa défense. Le basculement est structurel. Si l'UE veut préserver son autonomie de décision et défendre ses intérêts vitaux, elle doit désormais envisager l'usage de la force.
Pour une défense européenne crédible
Pour préserver la paix, elle doit disposer de capacités militaires crédibles et autonomes, et d'une volonté claire de les employer. Début mars, Chypre n'a pas invoqué l'article 42.7 du traité de l'UE d'assistance mutuelle après l'attaque iranienne sur l'une de ses bases militaires. Mais ne nous trompons pas de débat : si elle l'avait fait, l'Europe aurait-elle été prête à combattre ?
L'Europe ne peut plus dépendre des États-Unis
Cette puissance militaire ne peut naître sans une architecture de défense crédible. Aucun État membre de l'Union européenne ne peut, seul, faire face à un conflit de haute intensité. L'OTAN a longtemps constitué un cadre utile et efficace, mais elle ne peut plus être considérée comme une garantie automatique de sécurité : elle doit désormais être pensée, au mieux, comme une seconde ligne de défense.
L'Europe reste structurellement dépendante des États-Unis pour des capacités essentielles, et soumise à des pressions stratégiques croissantes. Elle doit donc se mettre en situation de s'en affranchir, en assumant pleinement son réarmement et ses responsabilités. Certains prônent l'idée d'une armée européenne. J'y suis fondamentalement opposé : c'est une dangereuse illusion.
L'enjeu consiste, en revanche, à doter les forces armées des États européens de l'ensemble des capacités aujourd'hui détenues par Washington au sein d'un état-major opérationnel permanent : alerte avancée, renseignement, communication, ciblage, logistique de projection. L'Union européenne doit être capable de conduire des opérations militaires sans appui américain et, pour cela, bâtir une véritable capacité autonome de projection de puissance.
Une clause de défense forte, mais inutilisable
L'article 42.7 est plus contraignant que l'article 5 de l'OTAN. En théorie, il est l'outil le plus solide pour la défense de l'Europe. Il engage les 27 États membres et exclut les pays de l'OTAN qui ne sont pas dans l'Union, comme la Turquie, occupant militairement une partie de Chypre. Mais il y a un problème simple : cet article ne dit pas clairement qui décide de l'action militaire ni comment elle est organisée.
Dès lors, une question se pose. Selon moi, c'est au Conseil européen, qui réunit les chefs d'État et fixe les grandes orientations de l'Union, de prendre cette responsabilité. Et pour gagner en réactivité, un Conseil de sécurité européen pourrait réunir les États membres dotés des forces armées les plus importantes.
Enfin pour passer à l'action militaire, quelle structure de commandement serait en mesure de planifier et conduire une guerre ? Deux entités existent mais elles sont bien trop faibles pour faire face à un conflit de haute intensité et à des crises prolongées : l'État-major de l'Union européenne (EMUE) et l'Eurocorps. Elles ne permettent pas de répondre à l'ensemble des menaces.
Concentrer nos forces
Il faut changer d'approche et concentrer nos forces : s'appuyer sur l'EMUE et porter ses effectifs à 1 600 militaires, contre 120 aujourd'hui, avec des moyens adaptés à la planification et à la conduite autonome d'une guerre. Un budget annuel de 210 millions d'euros, contre 30 millions aujourd'hui, doit permettre à cette structure de disposer de toutes les capacités nécessaires au soutien d'un conflit de haute intensité.
Une telle évolution constitue une rupture cruciale, mais indispensable, car la sécurité de l'Europe n'est pas assurée. Le transfert à l'EMUE des 1 000 militaires issus de l'Eurocorps, structure créée en 1992 sous l'impulsion de la France et de l'Allemagne, avec l'Espagne, la Belgique et le Luxembourg, offrirait un signal fort et une opportunité réelle de bâtir un état-major de guerre de l'Union européenne (EMG-UE).
Un état-major de guerre européen
Issu de l'EUMS et de l'Eurocorps, l'EMG-UE pourrait s'installer à Strasbourg ou à Bruxelles. Doté de capacités de planification, il organiserait des exercices d'ampleur et mobiliserait les armées des États membres face à un adversaire majeur. En cas d'activation de l'article 42.7, il engagerait les unités militaires des nations européennes prêtes à combattre.
Face à la nouvelle donne géopolitique, l'Union européenne doit s'organiser pour dissuader et agir par la force. Elle se trouve à la croisée des chemins : réveil stratégique ou déclassement durable, sous dépendance américaine ou sous menace d'une puissance prédatrice. De son côté, la France doit assumer un rôle moteur dans cette architecture de défense.
Ses atouts fondent une responsabilité particulière : dissuasion nucléaire, armée opérationnelle, capacité de projection. L'initiative lui revient. Qu'attend-elle pour proposer et agir ? Les coalitions de volontaires qui débouchent sur des déclarations d'intention jamais mises en œuvre doivent cesser. L'heure est à l'action.



