Le 12 avril, Viktor Orban subissait une défaite massive aux élections législatives hongroises, une déroute qui semblait laisser la mouvance nationale-populiste orpheline de son chef tout-puissant. Privée de celui qui incarnait la figure de proue du national-populisme européen, la galaxie des partis souverainistes paraissait désemparée. Pourtant, les semaines qui ont suivi ont révélé une tout autre réalité : loin d'être affaiblie, cette famille politique semble s'être délestée d'un encombrant pater familias.
Un encombrant pater familias
Viktor Orban était à la fois le bâtisseur et le symbole du national-populisme en Europe. Son style, devenu une pratique du pouvoir, imposait des vétos systématiques sur l'Ukraine, un soutien affiché à Vladimir Poutine et une proximité avec Donald Trump de plus en plus radioactive. Pour ses alliés en quête de notabilisation, ce positionnement devenait un fardeau. Depuis le 9 mai, date d'entrée en fonction de son successeur Péter Magyar, la mouvance nationale-populiste semble ragaillardie, poursuivant ses tractations à Bruxelles avec la droite conservatrice et une partie du centre, notamment pour faire voter le controversé "règlement retour".
La tournée européenne de Jordan Bardella
La tournée européenne entamée par Jordan Bardella illustre ces mutations. En s'affichant aux côtés du nationaliste polonais Karol Nawrocki, soutien indéfectible de l'Ukraine et hostile à la Russie, Bardella tente de se défaire de l'étiquette prorusse qui colle au RN. Bien que les deux hommes n'appartiennent pas au même groupe au Parlement européen (Bardella préside les Patriotes pour l'Europe, Nawrocki est soutenu par le PiS, membre des Conservateurs et Réformistes européens), le président du RN a réitéré son souhait de rapprocher les deux camps, divisés sur la question russe. Désormais, Bardella qualifie la Russie de "menace multidimensionnelle" pour l'Europe, comme il l'a déclaré lors d'une conférence de presse à Varsovie avec Jaroslaw Kaczynski, fondateur du PiS, qui avait longtemps exclu toute alliance avec le RN en raison de sa russophilie présumée.
Le discours sur l'immigration et l'Europe
Lors de son déplacement en Pologne, Bardella a mis l'accent sur l'immigration, visitant le siège de Frontex et la frontière avec la Biélorussie, où il a loué le mur de métal construit par les Polonais. Son objectif est clair : lutter contre une immigration "anarchique" et "ériger des murs" aux portes de l'UE. Dans un entretien à Politico, il a détaillé sa vision de l'UE, mêlant rassurance sur l'Otan (pas de sortie du commandement intégré tant que la guerre en Ukraine dure) et fermeté sur la refonte de l'Union, avec une volonté de baisser la contribution française au budget de l'UE "comme l'ont fait les Allemands et les Néerlandais". Il a également tenté de lever les soupçons d'accointance avec Donald Trump, qu'il qualifie d'erratique.
Les fondamentaux orbaniens persistent
Si Bardella conserve les fondamentaux d'Orban – refonte de l'Europe, maintien du droit de veto, fermeté sur l'immigration – il se déleste des parties les plus controversées : la proximité avec la Russie et Trump, l'hostilité au PPE, et une rhétorique provocatrice. Sa tournée, qui l'a mené en Italie, au Portugal chez André Ventura, et chez le Vlaams Belang flamand, vise à peaufiner sa stature présidentielle, un domaine jusqu'ici réservé à Marine Le Pen. Mais certains observateurs s'interrogent : s'agit-il d'une mue en trompe-l'œil ?
Une ligne de crête sur l'Ukraine
Malgré un discours plus policé, des fondamentaux orbaniens persistent. Si Bardella s'est rendu en Pologne à l'invitation de Krzysztof Bosak, de Konfederacja, il faut rappeler que ce parti regroupe des mouvements anti-européens et anti-ukrainiens. Au Parlement européen, les eurodéputés Patriotes ont voté contre le prêt de 90 milliards d'euros à Kiev. Bardella refuse toujours de se rendre en Ukraine, dénonçant un "théâtre de communication". La ligne internationale du RN est loin de faire l'unanimité en interne, et la priorité pourrait être de garantir l'unité avant de nouer des alliances à l'étranger.
Blanche Leridon, directrice des études France de l'Institut Montaigne, souligne que la génération post-Orban, incarnée par Bardella, Nawrocki ou Meloni, manie plus habilement les codes de son époque, mais que sur le fond, aucune bascule révolutionnaire n'est à signaler.



