Le paradoxe allemand face à la préférence européenne
La « préférence européenne », concept d'origine française, se heurte à un paradoxe particulièrement ironique. Le pays qui aurait le plus à y gagner économiquement, l'Allemagne, est précisément celui qui manifeste la plus grande réticence à l'adopter. Cette situation crée une tension notable au sein de l'Union européenne, où les intérêts nationaux divergent malgré des défis communs.
La suprématie industrielle allemande en Europe
Les chiffres démontrent sans équivoque la domination industrielle allemande sur le continent. En 2024, l'industrie manufacturière représentait 19,9 % de la valeur ajoutée brute de l'économie allemande, un chiffre qui contraste fortement avec les 10,7 % enregistrés en France. Plus significatif encore, le secteur industriel allemand a contribué à 32 % de la valeur ajoutée de l'industrie européenne en 2022, devançant largement l'Italie (12,7 %) et la France (11,4 %).
Cette puissance industrielle repose en grande partie sur le Mittelstand, ces dizaines de milliers de PME et entreprises de taille intermédiaire qui constituent l'épine dorsale de l'économie rhénane. Ces entreprises produisent sur le sol européen, exportent vers d'autres pays européens et recrutent leur main-d'œuvre en Europe. Ce sont précisément ces acteurs économiques que l'Industrial Accelerator Act (IAA), présenté récemment par Stéphane Séjourné, cherche à protéger contre la concurrence déloyale chinoise.
La menace chinoise sur l'emploi allemand
La Bundesagentur für Arbeit (Agence fédérale du travail) estime à 120 000 le nombre de destructions d'emplois dans le secteur manufacturier allemand pour la seule année 2025. Cette tendance à la baisse, qui se poursuit depuis août 2023, affecte particulièrement les PME de moins de 250 salariés. Face aux surcapacités chinoises qui inondent le marché européen avec des produits à prix cassés (acier, aluminium, équipements électriques), ces entreprises allemandes manquent cruellement de protections.
Les raisons de la réticence allemande
Plusieurs facteurs expliquent la position réservée du chancelier allemand Friedrich Merz :
- Idéologie ordolibérale : Le chancelier CDU adhère au consensus ordolibéral qui considère le marché ouvert comme un principe quasi-constitutionnel et le libre-échange comme une religion d'État. La « préférence européenne » lui évoque un retour aux vieilles protections françaises qu'il a toujours méprisées.
- Influence des multinationales : Selon un diplomate européen, « le chancelier Merz écoute trop les quelques multinationales allemandes qui ont des filiales aux États-Unis ou en Chine, au détriment de toutes celles qui produisent chez lui ou en Europe ». Des géants comme BASF, Volkswagen, BMW et Mercedes-Benz ont structurellement intérêt à maintenir des marchés ouverts pour leurs flux intragroupe.
Pourtant, certaines grandes entreprises allemandes comme Bosch, Thyssenkrupp, Mahle et Volkswagen se sont ralliées à l'IAA, reconnaissant les bénéfices potentiels pour l'industrie européenne.
La diplomatie française à l'œuvre
Le paradoxe est complet : la France, dont l'industrie est désormais réduite à quelques fleurons, porte la « préférence européenne » à bout de bras, tandis que l'Allemagne, première puissance industrielle du continent, l'observe avec méfiance. Stéphane Séjourné s'est battu au sein de la Commission européenne contre la DG Trade pour défendre un modèle dont Berlin serait le premier bénéficiaire.
Les négociations au Conseil et au Parlement européen s'annonçaient difficiles, d'autant que l'ambassadeur allemand Thomas Hans Ossowski avait invité ses collègues à rejeter d'emblée la « préférence européenne » avant le Conseil européen de la semaine dernière. Une vingtaine de pays semblaient prêts à suivre Berlin, isolant considérablement la France.
Heureusement, la diplomatie française a permis de stopper cette tentative de sabordage. Le dîner entre Emmanuel Macron et le chancelier Merz, le 18 mars, la veille du sommet européen, a permis d'arrondir les angles et d'obtenir un infléchissement allemand, prudent mais réel.
Les avancées concrètes
Les conclusions du Conseil européen marquent une évolution notable. Au chapitre III sur le « renouveau industriel de l'Europe », le paragraphe 43b « souligne l'importance d'établir une “préférence européenne” ciblée et proportionnée dans les secteurs et technologies stratégiques ». Le texte demande aux colégislateurs de convenir, d'ici la fin de 2026, d'un règlement relatif à l'accélération des capacités industrielles.
La France espère désormais que ce principe irriguera la révision prochaine des règles des marchés publics européens. Cependant, la prudence reste de mise face aux possibles revirements du chancelier Merz et de la CDU.
Un mécanisme subtil et conditionnel
Contrairement à ce que certains pourraient craindre, l'IAA ne constitue pas un retour au protectionnisme pur et simple. Le mécanisme proposé par la Commission européenne fonctionne selon un principe de réciprocité :
- Les partenaires de l'Europe (une quarantaine de pays pour les marchés publics, quatre-vingt pour les aides d'État) sont admis à bénéficier de la préférence
- La Commission publiera des actes délégués pour exclure ceux qui n'accordent pas aux produits européens le même traitement qu'à leurs produits nationaux
- La Chine est d'emblée exclue de la totalité des financements publics couverts par l'IAA
Le texte anticipe même les tentatives de contournement : une entreprise chinoise qui délocaliserait sa production au Vietnam ou en Turquie resterait soumise au mécanisme de conditionnalité sur les investissements directs étrangers, notamment dans des secteurs comme l'automobile électrique où Pékin détient plus de 40 % du marché mondial.
La fin d'une naïveté européenne
L'IAA représente moins un protectionnisme qu'une prise de conscience réaliste. Comme le soulignent les experts, il s'agit de la fin d'une naïveté que personne d'autre sur la planète ne s'imposait. Le défi principal reste de convaincre Berlin que ses intérêts industriels se trouvent en Europe – et non en Asie ou aux États-Unis. Cette tâche s'annonce complexe, mais les récentes avancées diplomatiques laissent entrevoir une possible évolution de la position allemande dans les mois à venir.



