David Thomson décrypte la nouvelle droite américaine et son influence sur l'Europe
Nouvelle droite américaine : analyse de David Thomson

Dix ans d'observation de l'Amérique trumpiste

Voilà une décennie que le journaliste David Thomson ausculte cette Amérique qui a porté par deux fois Donald Trump à la présidence des États-Unis. Invité des Grands entretiens d'Anne Rosencher, il apporte un éclairage précieux sur les mutations profondes de la droite américaine. Son documentaire récent consacré au vice-président J.D. Vance offre une analyse rigoureuse et sans concession des tensions et perspectives du nouveau conservatisme.

Les racines économiques et sociales du mouvement

Anne Rosencher souligne d'emblée les parallèles entre le succès du mouvement Maga et certaines dynamiques européennes, notamment la désindustrialisation. David Thomson confirme cette lecture, tout en insistant sur une spécificité américaine cruciale : « Aux États-Unis, la désindustrialisation est une question de classe mais aussi de race. On ne le mesure pas assez depuis la France où ce mot est tabou ».

Le journaliste prend l'exemple emblématique de J.D. Vance, dont le discours s'adresse spécifiquement aux « petits blancs de la classe ouvrière déclassée » de la Rust Belt, laminée par la désindustrialisation. Cette population a subi de plein fouet la crise des opiacés, comme l'illustre l'histoire familiale de Vance. « Ce que Vance décrit dans Hillbilly Elegie est la réalité : encore aujourd'hui, une partie de Middletown est décimée par cette addiction », explique Thomson.

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La colère comme moteur politique

Cette expérience personnelle nourrit un logiciel politique en plein essor au sein de la nouvelle droite Maga. « La colère qu'il en a nourrie explique tout de son logiciel politique, qui est en train de devenir plus généralement celui de la nouvelle droite Maga : l'envie de pulvériser les institutions internationales », analyse le journaliste.

La véritable révolution de cette droite, selon Thomson, réside dans son antimondialisation assumée. « Parfois, cette droite a presque un discours de populistes de gauche, alors qu'elle est constituée de nationalistes de droite. Ils veulent en finir avec la doctrine économique que les États-Unis ont promue eux-mêmes depuis les années 1980 ».

Le mépris des élites comme carburant

La détestation des élites trouve un terrain fertile, notamment alimentée par des déclarations comme celle d'Hillary Clinton qualifiant l'électorat Trump de « panier de déplorables ». David Thomson témoigne : « Cette phrase, vous ne pouvez pas imaginer à quel point je l'ai entendue dans les meetings de Trump. Elle s'affichait sur les t-shirts. Ça a été un carburant énorme ».

Le décalage persiste selon lui, avec des démocrates souvent issus de l'« élite côtière », générant une fracture profonde avec le « cœur du pays ».

La place centrale de la religion

Une particularité américaine réside dans l'omniprésence de Dieu dans le débat public, surtout à droite. « Les conservateurs ont réussi à convaincre leur électorat que les démocrates étaient le parti des 'sans Dieu' », note Thomson.

Le « pic woke » de 2020 a provoqué une crispation que Trump a exploitée, renforçant ses discours religieux. « Les pasteurs évangéliques avaient théorisé : 'certes Trump est un outil imparfait, mais il est quand même un outil de Dieu' ». Le bilan est selon eux positif : annulation du droit fédéral à l'avortement, nominations à la Cour suprême, déplacement de l'ambassade à Jérusalem.

Le postlibéralisme de J.D. Vance

La conversion au catholicisme de J.D. Vance à 35 ans a nourri sa pensée politique, notamment influencée par Patrick Deneen et sa théorie du postlibéralisme. « Selon lui, tout ce qui nous a été présenté comme le progrès depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale [...] était en fait l'inverse du progrès », explique Thomson.

Ce courant, réactionnaire au sens propre, prône un changement de régime vers une société ultraconservatrice, sans en définir précisément les contours.

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L'influence de Peter Thiel et les fractures internes

Le milliardaire de la tech Peter Thiel a été mentor intellectuel de J.D. Vance. « Selon Thiel – il l'a même écrit – 'démocratie et liberté ne sont plus compatibles' », rapporte le journaliste. Thiel considère que les processus démocratiques entravent le progrès technologique et appelle à une nouvelle forme de gouvernance.

Cependant, cette proximité avec la tech crée des lignes de fracture au sein du mouvement Maga. « Il est un peu acrobatique de défendre à la fois la révolution de l'intelligence artificielle et la classe industrielle blanche du Midwest », observe Thomson.

La nouvelle doctrine géopolitique

La « nouvelle droite » autour de J.D. Vance se définit comme « réaliste » plutôt qu'interventionniste ou isolationniste. « L'idée est de sous-traiter la sécurité du Proche-Orient à Israël et aux pays sunnites alliés, de se désengager de l'Europe pour se concentrer sur la Chine », explique le journaliste.

La doctrine se résume ainsi : « Toute opération qui va dans l'intérêt des États-Unis sur le plan économique, diplomatique, sécuritaire doit être faite ». Une différence majeure avec les néoconservateurs : « Quand George Bush intervient en Irak en 2003, il dit 'je viens pour instaurer la démocratie'. Aujourd'hui quand Trump intervient au Venezuela, il dit 'je viens pour le pétrole ; surtout pas pour instaurer la démocratie' ».

L'évolution de la relation avec Israël

La guerre à Gaza a provoqué des changements générationnels significatifs. « On a eu une explosion du sentiment antisémite au sein de la droite américaine, au sein de la jeunesse conservatrice », constate Thomson avec inquiétude.

Un courant ultra-minoritaire mais croissant, qualifié de « droite woke » par les Maga historiques, émerge. « C'est un courant pro-Hitler, tout simplement », alerte le journaliste, mentionnant l'influenceur Nick Fuentes.

La radicalisation et ses limites

Nick Fuentes, qui « répète quasiment à chaque podcast que Hitler est cool », n'est pas aussi marginal qu'on pourrait le croire. « Il a récemment doublé son audience après avoir été invité – et donc normalisé – par Tucker Carlson », précise Thomson.

Le journaliste estime que 30% des jeunes conservateurs de Washington pourraient être influencés par ces idées, selon les estimations de l'intellectuel Rod Dreher. « Personnellement, je ne parle plus de 'parti républicain' tant on est passé à quelque chose de différent », conclut-il.

Les États-Unis, miroir de notre futur

David Thomson observe une importation progressive des débats américains en Europe. « Tous les débats politiques que j'ai vu émerger aux États-Unis se retrouvent quatre ou cinq ans plus tard en France. De façon un peu édulcorée, mais ils s'y retrouvent ».

Le concept de « guerre culturelle », autrefois très américain, a été importé en France. « J'ai vu des influenceurs nationalistes ou populistes français, des membres de la classe politique française venir se former aux États-Unis dans les cercles Maga », témoigne le journaliste, citant notamment Sarah Knafo et des journalistes de Frontières.

Cette observation minutieuse de la transformation du paysage politique américain offre des clés essentielles pour comprendre les évolutions similaires qui se dessinent en Europe, dans un contexte de montée des populismes et de reconfiguration des clivages traditionnels.