Agnès Delahaye : « Les mobilisations de Minneapolis s'inscrivent dans l'histoire des grandes luttes sociales aux États-Unis »
Dans un entretien exclusif accordé au journal Le Monde, l'historienne Agnès Delahaye, professeure de civilisation américaine à l'université Lumière-Lyon-II, apporte un éclairage essentiel sur les récentes mobilisations de Minneapolis. Selon elle, ces mouvements s'inscrivent pleinement dans la longue histoire des luttes sociales qui ont façonné les États-Unis, une histoire que le récit promu par Donald Trump cherche à effacer.
Un récit historique simpliste face à la complexité
Agnès Delahaye explique que la vision trumpiste d'une Amérique blanche rayonnant sur le monde constitue une tentative délibérée d'effacer la complexité d'une histoire multiculturelle marquée par des violences et des luttes d'émancipation continues. Cette analyse intervient à l'occasion de la parution de son nouvel ouvrage « A qui appartient le 4 juillet ? L'indépendance américaine et sa mémoire » aux éditions JC Lattès.
Spécialiste reconnue de l'histoire coloniale américaine, Delahaye participe activement au projet de recherche international America 2026, un consortium rassemblant des chercheurs européens, nord-américains, sud-américains et japonais. Son travail se concentre particulièrement sur la place de la révolution américaine dans l'histoire du continent.
L'instrumentalisation politique du passé
Dans son livre, l'historienne explore en profondeur l'instrumentalisation du passé aux États-Unis. Elle démontre comment la vision trumpiste d'un âge d'or de l'Amérique révolutionnaire se heurte frontalement aux travaux d'histoire sociale les plus sérieux. « Le projet de Donald Trump est une révision historique des avancées démocratiques depuis la révolution américaine, et il ne s'en cache pas », affirme-t-elle avec conviction.
Delahaye rappelle que dès son premier mandat, l'ancien président avait constitué une commission chargée de réécrire l'histoire nationale. Ce Project 1776 développait un récit simpliste et linéaire des États-Unis, présentant une Amérique exclusivement blanche et capitaliste comme la lumière des libertés pour le reste du monde.
Rétablir la complexité historique
Face à ce révisionnisme historique, l'historienne insiste sur l'importance cruciale de rétablir l'histoire dans toute sa complexité. « Sans cette complexité, on ne peut comprendre les événements tragiques que connaissent aujourd'hui les États-Unis », souligne-t-elle. Cette approche permet notamment de contextualiser les mobilisations récentes comme celles de Minneapolis, qui s'inscrivent dans une continuité historique de résistance et de revendications sociales.
Le décret de mars 2025 par lequel Donald Trump annonçait vouloir « restaurer la vérité et la raison dans l'histoire américaine » en prenant le contrôle de musées et de bibliothèques à Washington représente selon Delahaye une manifestation particulièrement préoccupante de cette volonté de réécriture historique.
Une mémoire collective à préserver
L'ouvrage d'Agnès Delahaye intervient à un moment particulièrement significatif : les commémorations du 250e anniversaire de l'indépendance des États-Unis. À travers ses 112 pages accessibles au prix de 9,90 euros, l'historienne propose une réflexion essentielle sur la mémoire collective et son instrumentalisation politique.
Son analyse met en lumière comment le récit simpliste promu par certains cercles politiques va à l'encontre de tout ce que l'histoire sociale américaine nous a enseigné. Les mobilisations contemporaines, comme celles observées à Minneapolis, trouvent ainsi leur pleine signification lorsqu'elles sont replacées dans cette perspective historique longue et complexe.



