Violence politique : de l'Action française aux antifas, une permanence des affrontements
Violence politique : des années 1930 aux antifas contemporains

Violence politique : une histoire qui se répète

Dans les années 1930, Pierre Boutang, militant de l'Action française, distribuait le journal du mouvement près de l'École normale supérieure à Paris. Rue d'Ulm, il se retrouva face à une vingtaine de militants des Jeunesses communistes qui l'avaient reconnu. Comprenant immédiatement leur intention d'en découdre, Boutang déposa sa pile de journaux et, selon le récit de son compère Philippe Ariès, se jeta sur le groupe « tel un Spartiate » en poussant un cri de guerre.

Le jeune royaliste fut roué de coups et laissé pour mort sur le trottoir. S'il survécut à cette agression, il en conserva des séquelles permanentes, notamment un nez cassé. Près d'un siècle plus tard, Quentin, lui, ne survécut pas au lynchage perpétré par des militants se réclamant des « antifas ».

Une permanence dans l'action directe

Comme Boutang, Quentin avait appartenu à l'Action française, ce mouvement maurrassien qui s'est progressivement pacifié au fil du temps. L'organisation actuelle n'a plus grand-chose à voir – dans ses méthodes – avec l'époque des Camelots du Roi ou des émeutiers du 6 février 1934. À l'extrême gauche, en revanche, une culture de la violence persiste, à la fois dans les discours et dans les pratiques.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Entre les jeunes communistes de la rue d'Ulm des années 1930 et les « antifas » lyonnais contemporains, on observe une permanence troublante dans « l'action directe ». Cette continuité historique interroge sur les ressorts profonds de la violence politique à travers les générations.

Sociologie des militants violents

Les rares éléments disponibles sur la sociologie des groupes d'ultragauche, notamment ceux qui émergent lors des comparutions devant les tribunaux, révèlent une forte présence de militants diplômés, issus de milieux favorisés. Clément Méric, mort en 2013 après une agression de skinheads, étudiait à Sciences Po. Né de parents professeurs de droit, il avait obtenu une mention très bien au baccalauréat scientifique.

Même profil, à certains égards, pour Antonin Bernanos, poursuivi pour avoir lancé un fumigène dans un véhicule de police en 2016 : arrière-petit-fils de l'écrivain Georges Bernanos, étudiant à Nanterre, né d'une mère ingénieure et d'un père réalisateur.

Dans une étude du CNRS publiée en 2023 sur « la dimension spatiale du militantisme », un militant se revendiquant « antifa » résume ainsi la composition de son groupe : « C'est souvent constitué de petits-bourgeois ou de gens qui ne connaissent rien des réalités de la vie des banlieusards. À part le rap [rire]… maintenant, le rap est partagé par tous. »

Une mythologie de la violence

Ces milieux radicaux, peuplés d'intellectuels – ou, à tout le moins, de jeunes gens diplômés du supérieur – entretiennent de longue date une mythologie de la violence. Parce qu'ils ne l'ont pas subie dans leur quotidien social, ils en développent parfois une représentation idéalisée.

Le sociologue Gérald Bronner analyse cette tendance : « Il me semble que, lorsqu'on connaît le prix de la violence, on est moins prompt à la réclamer sur le théâtre social et à vouloir faire rouler des têtes. » Cette observation fait écho au contraste historique entre Sartre, à l'enfance heureuse, qui parle depuis Saint-Germain-des-Prés, et Camus, élevé par une mère femme de ménage dans un quartier pauvre d'Alger.

Évolution des profils militants

À Paris, dans les années 1980, la configuration était différente. Des groupes antifascistes, composés de fils de prolétaires et de jeunes des banlieues, affrontaient des skinheads, eux-mêmes souvent issus des classes populaires. Les Ducky Boys ou les Red Warriors – nés dans un local baptisé « L'Usine » –, qui pourchassaient les militants de Légion 88 et des Jeunesses nationalistes révolutionnaires, recrutaient davantage dans la rue ou dans les salles de sport que dans les amphithéâtres.

La violence, face à l'ennemi, était bien réelle, mais elle se jouait le plus souvent en face-à-face ou dans des affrontements à forces comparables. « On avait des règles », témoigne ainsi un militant dans le documentaire Antifa, soulignant une certaine codification des conflits qui semble s'être estompée.

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Justifications idéologiques

Cette jeunesse d'extrême gauche se nourrit de récits d'affrontements, de victoires mythifiées et de textes de théoriciens érigés en bréviaires. Pour saisir les ressorts de la Jeune Garde, ce collectif « antifa » fondé par le député LFI Raphaël Arnault, faut-il relire la vieille garde ?

Le 8 septembre 1872, au terme du congrès de l'Internationale des travailleurs à La Haye, Karl Marx lançait : « Dans la plupart des pays du continent, le levier de la révolution doit être la violence. C'est à la violence qu'il faudra un jour en appeler pour établir la domination du travail. » Une phrase que certains semblent prendre au pied de la lettre, à l'image de ces élus insoumis qui, en marge de mobilisations, finissent par justifier les dégradations et les affrontements des black blocs.

Figures révolutionnaires et héritage contesté

Dans ce même imaginaire, des figures révolutionnaires sont convoquées comme des icônes, quitte à occulter leurs méfaits. Le député LFI Antoine Léaument dit ainsi rendre hommage à Robespierre chaque 28 juillet, anniversaire de sa mort, comme si la Terreur, la loi des suspects et la mécanique de répression qu'elles ont inaugurée ne relevaient que d'un détail historique.

Et lorsque le député du Nord David Guiraud résume l'état d'esprit des manifestants contre la réforme des retraites, il affirme : « On vient en paix mais on n'appelle pas au calme. » Cette posture ambiguë illustre la difficulté à concilier engagement politique et renoncement à la violence.

Discours politiques et incitations

Contre des journalistes, Jean-Luc Mélenchon avait lancé cet appel aux militants : « Pourrissez-les partout où vous pouvez. » Lors d'un meeting à Lille, perturbé par des militants d'extrême droite, il avait invité ses camarades à s'organiser : « Nous, à Marseille, on y a été avec des méthodes impactantes. » Sourire entendu.

Même Chantal Mouffe, théoricienne du populisme de gauche et inspiratrice du leader insoumis, désapprouve pareilles méthodes : « Le radicalisme n'implique pas le bruit et la fureur », nous disait-elle il y a quelques mois. Aujourd'hui, Manuel Bompard, coordinateur national de LFI, si prompt à dénoncer les excès de l'idéologie d'en face, argue qu'il n'est « pas procureur » lorsqu'on l'interroge sur la présence de militants « antifas » proches de son parti.

« La haine sera un facteur de lutte, écrivait Che Guevara dans son Message à la Tricontinentale. Ce sera la haine intransigeante de l'ennemi qui repoussera nos limites naturelles. » Cette citation résonne étrangement avec la situation actuelle, où la violence politique semble trouver de nouvelles justifications idéologiques.