Sénégal : la lutte contre les féminicides face à l'impunité et aux lois archaïques
Sénégal : féminicides et lois archaïques face à l'impunité

Une crise silencieuse des féminicides au Sénégal

Déjà sept féminicides ont été recensés depuis le début de l'année au Sénégal, s'ajoutant aux dix-huit femmes tuées par un homme de leur famille en 2025. Ces chiffres alarmants ne représentent que la partie visible de l'iceberg, car ils se basent uniquement sur les cas médiatisés par la presse locale. Chaque mois, les journaux sénégalais relatent ces violences de genre, souvent traitées comme de simples faits divers plutôt que comme les manifestations d'un continuum de violences systémiques.

Des statistiques mondiales accablantes

Selon le rapport de l'Organisation mondiale de la Santé publié en novembre 2025, la violence à l'égard des femmes demeure l'une des crises les plus anciennes et les moins comptabilisées, avec des progrès minimes en deux décennies. Près d'une femme sur trois subit des violences conjugales ou sexuelles au cours de sa vie. L'ONU Femmes révèle que l'Afrique enregistre le taux le plus élevé de meurtres de femmes et de filles commis par un partenaire intime ou un membre de la famille, avec au moins 21 000 victimes recensées en 2023.

La mobilisation féministe s'intensifie

À l'occasion du 8 mars, les collectifs féministes et associations citoyennes sénégalaises insistent plus que jamais sur l'adoption d'un plan national de lutte contre les violences patriarcales. Leurs revendications principales incluent :

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  • Le respect des droits fondamentaux des femmes
  • La reconnaissance légale du féminicide dans le droit sénégalais
  • La réforme du Code de la famille jugé discriminatoire

Ces demandes reprennent en partie celles de la campagne « Luy Jot Jotna » (« il est temps » en wolof), lancée fin 2025 par un collectif d'associations féministes. La pétition associée a recueilli une centaine de signatures début 2026, incluant des collectifs féministes, des associations de la société civile, des écrivains, des militants, des juristes, des hommes politiques et des citoyens ordinaires.

Un cadre juridique archaïque à réformer

Le Code de la famille sénégalais, datant de 1972 et révisé pour la dernière fois en 1999, constitue un obstacle majeur selon les militantes. Wasso Tounkara, présidente de l'association Sénégal Action Féministe, dénonce : « Le Code consacre la supériorité de l'homme sur de nombreux aspects de la vie des femmes en lui donnant tout pouvoir dans le cadre privé et familial. Il institutionnalise l'infériorité de la femme et met sa vie en danger. »

Parmi les dispositions problématiques figurent :

  1. L'autorité paternelle exclusive (le père comme chef de famille et tuteur légal)
  2. Le mariage précoce autorisé à 16 ans pour les filles contre 18 ans pour les garçons
  3. L'impossibilité de recherche de paternité pour les enfants nés hors mariage
  4. L'abandon du domicile conjugal considéré comme une faute si la femme part sans autorisation maritale

Suzanne Sy, militante féministe et coordinatrice de la campagne, rappelle : « C'est un code archaïque et obsolète, décidé par les hommes et issu de l'héritage colonial. » Bien qu'un projet de révision ait été à l'étude en 2024, le changement de pouvoir politique a maintenu le statu quo.

L'impunité des auteurs de violences

Ce cadre légal déficient contribue à créer un climat d'impunité. Suzanne Sy explique : « Comme la loi est de leur côté, les auteurs de violence se sentent tous puissants et protégés. » Pourtant, le Sénégal a signé de nombreuses conventions internationales contre les discriminations basées sur le genre, dont le Protocole de Maputo.

La sociologue Selly Ba souligne cette dissonance : « Nous avons de bons textes comme la Constitution sénégalaise mais le problème est au niveau des codes qui permettent l'application des lois. » Elle plaide pour une révision complète du corpus juridique.

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Les revendications pour une reconnaissance légale

Le collectif réclame la reconnaissance du féminicide comme crime spécial dans le code pénal sénégalais. Cette qualification permettrait des peines plus sévères et éviterait la requalification des faits en « crime passionnel ». Suzanne Sy argumente : « Nommer permet de mieux combattre. Au-delà de sanctionner, il s'agit aussi de dissuader. »

Cependant, la militante insiste sur la nécessité de moyens pour assurer la mise en œuvre effective des lois. Elle cite l'exemple du viol, criminalisé en 2020 : seulement deux affaires ont été jugées depuis, en raison du manque de sensibilisation, de moyens, d'accompagnement des victimes et de ressources humaines.

L'État entre silence et récupération politique

Face à la multiplication des alertes sur les violences de genre, portées notamment par les réseaux sociaux et les organisations féministes, l'État sénégalais est resté largement silencieux. Wasso Tounkara déplore : « Le gouvernement doit prendre ses responsabilités, car ce problème concerne toute la société. »

L'enquête nationale sur les violences faites aux femmes et filles au Sénégal (2023) dresse un constat alarmant : près d'une femme sur trois a subi au moins une forme de violence (physique, psychologique, économique, sexuelle) au cours des douze mois précédant l'enquête, principalement dans le cadre conjugal et familial.

Un premier signal présidentiel

La mobilisation « Luy Jot Jotna » a obtenu un premier résultat symbolique : le terme « féminicide » a été prononcé pour la première fois par un président sénégalais. Bassirou Diomaye Faye a déclaré le 31 décembre : « Je veux dire avec force qu'aucune violence n'est tolérable dans la République. En particulier celle faite aux femmes, les féminicides et toutes les atteintes commises contre les plus vulnérables. »

Les militantes saluent ce signal tout en restant méfiantes. Suzanne Sy souligne : « C'est à célébrer mais nous attendons que les engagements forts précédemment annoncés soient concrétisés en actes. » Le PASTEF, au pouvoir depuis avril 2024, avait inscrit dans son programme la réforme du Code de la famille, mais ces promesses restent lettre morte.

Des mécanismes de protection insuffisants

Les signaux envoyés par le nouveau pouvoir inquiètent les militantes. Suzanne Sy s'alarme : « Les signaux envoyés jusqu'à présent par le nouveau pouvoir sont inquiétants », citant le faible nombre de femmes nommées au gouvernement et la suppression du ministère de la femme, remplacé par un ministère de la famille. « Cela dilue les enjeux spécifiques liés aux droits des femmes et pose problème car la femme n'existe plus que dans le cadre familial », critique-t-elle.

Au ministère de la famille, Rokhaya Diakhaté, directrice de la famille, défend les actions entreprises : « Le Président a donné des instructions pour que l'on puisse accentuer les actions de l'État sur le sujet. » Une cartographie nationale des féminicides doit être menée prochainement pour obtenir des données et mettre en place des actions concrètes.

Parmi les mesures annoncées :

  • Un numéro vert pour les violences conjugales (le 116)
  • La construction de quatre centres d'accueil pour les femmes dans plusieurs villes
  • Des campagnes de sensibilisation ciblant les hommes, les élèves et les forces de sécurité

Cependant, Suzanne Sy déplore l'inefficacité de ces dispositifs : « Il n'y a aucune communication sur le numéro vert donc peu de personnes sont au courant. Quant aux maisons d'accueil, la majorité ne sont pas fonctionnelles car il manque des employés et du matériel. »

Le foyer : lieu le plus dangereux pour les femmes

Les femmes sénégalaises sont confrontées à un conservatisme sociétal profond. La sociologue Selly Ba analyse : « Le système patriarcal est la cause du problème : il faut revoir le format de nos mariages qui place l'homme au centre et la femme à la périphérie. La société a évolué mais nous continuons de penser l'organisation sociale comme du temps des générations précédentes. »

Les rôles genrés codifient les rapports sociaux. Aux femmes, on inculque les concepts de masla (« indulgence », « conciliation »), de mougn (« endurer », « supporter ») ou de sutura (« discrétion »). Ces valeurs traditionnelles sont détournées pour asseoir un système de domination.

La culture du silence

La pression sociale, familiale et communautaire rend prisonnières les femmes victimes de violences domestiques. Suzanne Sy explique : « C'est la culture du silence qui prime, les problèmes doivent rester au sein de la famille. L'image de la femme qui endure et se tait est la norme. » Les violences dans le cercle privé sont ainsi banalisées, invisibilisées et finalement tolérées.

Les nombreux cas rapportés par les médias, y compris des meurtres, n'émeuvent presque plus. Selly Ba détaille : « Ces femmes sont tuées pour n'avoir pas rempli le rôle social qu'on leur a assigné », que ce soit pour n'avoir pas préparé un repas à temps ou pour avoir refusé un rapport sexuel.

Le rôle des acteurs sociaux

Les médias et leur traitement problématique

Les médias jouent un rôle crucial dans la perception et la banalisation des féminicides. Wasso Tounkara les blâme : « Avec leurs titres choc, en parlant de 'drames passionnels' et en traitant ces faits avec sensationnalisme, ils déresponsabilisent les auteurs des crimes. Les médias atténuent les faits et font ainsi reporter la faute sur la victime. »

Les séries locales populaires sont également critiquées pour perpétuer les inégalités sans chercher à sensibiliser. Selly Ba soupire : « Elles formatent et véhiculent des messages patriarcaux : être belle et séduisante, s'acquitter des tâches ménagères, etc. »

Les réseaux sociaux : espaces ambivalents

Les réseaux sociaux, tout en permettant la mobilisation et l'expression, s'avèrent également être le réceptacle d'idées violentes et produisent du cyberharcèlement dont les femmes sont les premières victimes. La sociologue critique ces plateformes qui « exacerbent les violences et façonnent l'imaginaire ».

Le rôle des religieux

Le collectif « Luy Jot Jotna » prévoit un webinaire avec des dignitaires religieux, reconnaissant leur influence essentielle. Selly Ba expose : « Dans un contexte mondial de montée du conservatisme, la radicalisation est un danger pour les droits des femmes. La religion est détournée pour appuyer la domination masculine. »

L'experte en genre Awa Diop Fall regrette : « Depuis ces dernières années, on observe une grande mobilisation des mouvements anti-genre et anti-droits, bien financés avec des stratégies très élaborées, ce qui entrave le combat car les forces sont inégales. »

Une nécessaire transformation sociétale

Wasso Tounkara résume amèrement : « La société est en guerre contre les femmes », déplorant « un système de domination imposant la soumission des femmes », entretenu par l'éducation, le milieu professionnel et l'organisation familiale.

Awa Diop Fall analyse : « La société sénégalaise transpire le patriarcat. Et l'acte le plus abouti est la violence contre les femmes, sous toutes ses formes. » Pour elle, la violence des hommes est aussi leur « dernier outil » face aux évolutions de la société qui « menacent leur pouvoir économique et idéologique ».

Cette violence repose sur l'imaginaire de « l'homme guerrier, fort et viril », inculqué dès l'enfance aux garçons. Selly Ba conclut : « Il faut revoir notre manière de socialiser, déconstruire nos mentalités et enseigner l'égalité homme/femme. C'est un travail de tous les jours et qui prend du temps. »

La lutte contre les féminicides au Sénégal nécessite donc une approche multidimensionnelle : réforme juridique, moyens de protection effectifs, transformation des mentalités et engagement politique ferme. Alors que la mobilisation féministe s'intensifie, la réponse des institutions reste à la mesure des vies qu'elle pourrait sauver.