Une vague de témoignages secoue le paysage médiatique colombien
Ces derniers jours, le secteur des médias en Colombie est traversé par une tempête de révélations. Des dizaines de journalistes, principalement des femmes, ont pris la parole pour dénoncer des cas de violences sexuelles commis par des collègues ou des supérieurs hiérarchiques. Ce mouvement de libération de la parole s'est propagé de manière virale sur les réseaux sociaux, notamment sous le hashtag #MeTooColombia, créant une onde de choc dans l'industrie.
Caracol, première chaîne visée, engage des procédures judiciaires
La chaîne privée Caracol, régulièrement la plus regardée du pays, a été la première à réagir officiellement. Vendredi dernier, elle a annoncé la mise en œuvre de « procédures judiciaires » à l'encontre de deux de ses journalistes et présentateurs phares du journal télévisé, suspectés de harcèlement sexuel. Cette décision administrative fait suite à des accusations précises et documentées qui ont commencé à circuler.
Cette annonce a servi de détonateur. Immédiatement après, des dizaines de femmes journalistes, non seulement de Caracol mais aussi d'autres médias nationaux, se sont jointes au mouvement. Elles dénoncent collectivement un problème structurel et systémique au sein du secteur, où la culture du silence aurait longtemps prévalu. Pour amplifier leur voix, elles utilisent également le hashtag #YoTeCreoColega (Je te crois, collègue), créant un réseau de solidarité essentiel.
Une lettre ouverte accuse le patron de la chaîne publique RTVC
Le mouvement prend une ampleur considérable avec la publication d'une lettre ouverte signée par plus de quarante femmes journalistes. Ce document pointe directement du doigt Hollman Morris, le patron de la chaîne publique RTVC. Il est accusé d'avoir intimidé une journaliste qui l'avait publiquement accusé de violences sexuelles en 2019. Cette accusation met en lumière des mécanismes de pouvoir et de pression qui entraveraient la parole des victimes, même au plus haut niveau de la hiérarchie médiatique.
Les témoignages individuels sont poignants et détaillés. Juanita Gómez, journaliste du magazine Semana et ancienne employée de Caracol, a partagé sur le réseau social X une agression subie en 2015 : « Repousser de force un journaliste/présentateur à plusieurs reprises, en le bousculant pour l'empêcher de m'embrasser dans un ascenseur, ce n'est pas normal ». Pour faciliter et sécuriser la collecte de tels récits, une adresse email confidentielle a été spécialement créée, offrant un espace protégé aux victimes souhaitant porter plainte.
Une omerta dénoncée de l'intérieur même des rédactions
Au-delà des agresseurs directs, les accusations soulèvent un autre problème majeur : la complicité ou la couverture de ces agissements par d'autres employés au sein des rédactions. Mónica Rodríguez, ancienne présentatrice d'une émission de variétés de Caracol, a déclaré sur X : « Beaucoup savent qui ils sont. Au sein même de la chaîne, de bas en haut, tout le monde sait ce que ces personnes et d'autres ont fait subir à plusieurs femmes ». Cette déclaration met en évidence une culture toxique de l'omerta, où les faits seraient connus mais tus.
Juan Roberto Vargas, directeur du journal télévisé de Caracol, a tenté de calmer le jeu en déclarant dimanche sur Blu Radio : « Nous sommes du côté des victimes (...), les mesures qui s'imposaient ont été prises ». Cependant, la chaîne n'a, à ce stade, pas rendu publics les noms des personnes mises en cause, laissant planer le doute et permettant aux rumeurs de circuler abondamment sur les réseaux sociaux.
Un contexte féministe fort en Colombie
Ce mouvement #MeTooColombia s'inscrit dans un contexte féministe dynamique et combatif en Colombie. Le pays possède en effet un mouvement féministe structuré et influent, qui a remporté des victoires significatives ces dernières années, notamment la dépénalisation historique de l'avortement obtenue en 2022 après un long combat. La libération actuelle de la parole dans les médias apparaît comme une nouvelle frontière dans cette lutte pour les droits des femmes et contre les violences sexistes et sexuelles, touchant cette fois le cœur même des industries de l'information et du pouvoir médiatique.



