Frédéric Thomas dévoile les racines coloniales du chaos haïtien dans son essai
Haïti : les racines coloniales du chaos selon Frédéric Thomas

Frédéric Thomas analyse les racines profondes du chaos haïtien

L'essai attendu de Frédéric Thomas, Briser le piège colonial, publié aux éditions du Seuil, offre une plongée historique et contemporaine dans les mécanismes qui maintiennent Haïti dans un cycle de catastrophes. Refusant le concept simpliste de « malédiction », l'auteur déconstruit méthodiquement les causes structurelles de la crise permanente que traverse l'île.

L'impunité, moteur principal des catastrophes

Docteur en sciences politiques et chargé d'études au Cetri (Centre tricontinental), Frédéric Thomas, de retour du nord d'Haïti où il séjournait l'an dernier, identifie clairement l'impunité comme le facteur déterminant des désastres en chaîne. Alors que les élections prévues en février ont été annulées, il souligne que l'absence de justice permet la reproduction des crises.

« Aucune condamnation n'a suivi aucun des massacres », rappelle-t-il, citant l'enquête bloquée sur l'assassinat du président Jovenel Moïse et les anciens dirigeants morts sans jugement. Cette culture de l'impunité renforce simultanément les gangs armés et une classe politique jamais sanctionnée, créant un cercle vicieux qui étouffe toute expérience démocratique.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

L'« ONGisation » et la dépendance internationale

Évoquant son retour en Haïti après le séisme de 2010, Frédéric Thomas décrit un « territoire conquis » saturé de logos d'ONG, de 4x4 et d'experts internationaux. « J'étais choqué par la prétention et le mépris, l'absence d'écoute », confie-t-il, dénonçant une dynamique qui présente les Haïtiens comme des victimes passives alors qu'il les observe actifs, ingénieux et solidaires.

Certaines organisations non gouvernementales parviennent cependant à établir des partenariats durables avec des acteurs locaux, fonctionnant « à contre-emploi » en critiquant la logique de dépendance et de dépossession qu'elles contribuent souvent à perpétuer.

La mainmise persistante des États-Unis

L'analyse historique remonte à l'occupation américaine (1915-1934) mais démontre comment cette influence perdure aujourd'hui, avec des navires américains croisant dans la baie de Port-au-Prince. « Haïti est devenu une colonie économique des USA », affirme Thomas, précisant que le pays est le troisième ou quatrième importateur de riz américain alors qu'il produit lui-même cette céréale.

L'embargo sur les armes voté par l'ONU en 2022 est un « échec complet », selon lui, puisque 95% des armes illégales arrivent sans difficulté depuis la Floride. « Ce refus de remettre en question l'accès aux armes permet aux gangs de continuer à s'approvisionner », déplore l'expert, soulignant la fatigue des Haïtiens face à cette situation.

Des élections dans l'impasse

Alors que des élections sont évoquées pour août, Frédéric Thomas met en garde contre une précipitation dangereuse. « On ne peut pas aller si vite aux élections parce que les conditions sécuritaires ne seront pas réunies », explique-t-il, ajoutant que l'offre politique est quasi inexistante dans un pays où l'abstention atteint 80%.

Le risque est de voir se reproduire les mêmes mécanismes : des élections tenues dans des conditions non démocratiques portant au pouvoir des figures encore plus liées aux gangs et dépendantes des instances internationales, accélérant ainsi la gangstérisation de l'État.

Le rôle décevant de l'Europe et de la France

L'Europe, et particulièrement la France à qui Haïti a remboursé une dette deux fois, pourrait jouer un rôle différent selon Thomas. « En travaillant sur Haïti, j'ai découvert à quel point l'Europe était alignée sur les États-Unis », constate-t-il, regrettant l'absence de contrepoint européen.

La France, par sa responsabilité historique, pourrait porter une alternative en reconnaissant l'échec de la politique américaine, mais « l'Europe ne cherche qu'à donner des béquilles démocratiques et humanitaires à la politique de Washington ».

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Les signes d'espoir viennent de la base

Malgré ce tableau sombre, Frédéric Thomas identifie des raisons d'espérer dans la résilience haïtienne. « Haïti fonctionne essentiellement grâce aux gens sur place qui ne cessent de s'auto-organiser », affirme-t-il, soulignant la puissance des micro-organisations familiales, communautaires et religieuses qui maintiennent le pays à flot.

Cette intelligence collective, bien que cassée par les logiques de prédation politique, représente selon lui la véritable force du pays. Son attachement à Haïti, qu'il décrit comme un « lent et long enamourement », témoigne de cette conviction que les solutions viendront d'abord des Haïtiens eux-mêmes.