Gabon : suspension générale des réseaux sociaux pour « cohésion sociale »
Gabon suspend Facebook, Instagram, TikTok pour « cohésion sociale »

Une décision radicale qui prive 2,5 millions de Gabonais

La nouvelle a été annoncée avec fermeté lors du journal télévisé de Gabon 1ère, ce mardi 17 janvier. D'ici la fin de la semaine, les 2,5 millions d'habitants du Gabon pourraient se retrouver privés d'accès à Facebook, Instagram, TikTok et probablement d'autres plateformes numériques majeures. La Haute autorité de la communication (HAC), par la voix de son représentant Jean Claude Franck Mendome, invoque la nécessité impérieuse de préserver la « cohésion sociale » et la « stabilité des institutions » nationales.

Un contexte social particulièrement tendu

Cette décision intervient dans un climat de fortes tensions sociales qui perdurent depuis la fin de l'année 2025. Plusieurs secteurs clés de la fonction publique, notamment l'éducation avec une mobilisation exceptionnelle des enseignants, sont engagés dans des mouvements de grève durables. Les revendications portent sur la régularisation des carrières, l'amélioration des salaires et des conditions de travail, paralysant pendant plusieurs semaines la rentrée scolaire avec un taux d'adhésion syndicale remarquable.

Ces mouvements contestataires ont progressivement essaimé vers d'autres secteurs sensibles comme la santé et l'enseignement supérieur, créant un terreau fertile pour l'expression des mécontentements sur les plateformes numériques.

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L'argument sécuritaire face aux voix dissidentes

Officiellement, la HAC justifie cette mesure exceptionnelle par la nécessité de lutter contre la diffusion de contenus « diffamatoires », « haineux » ou susceptibles de troubler l'ordre public. Cependant, de nombreux observateurs et acteurs de la société civile y voient surtout un moyen déguisé de faire taire les voix dissidentes et critiques à l'égard du pouvoir en place.

Pour plusieurs personnes interrogées, l'élément déclencheur aurait été la promesse publique de l'influenceur Lanlaire de divulguer des informations potentiellement compromettantes pour les autorités. Bien que le contenu partagé par cette personnalité aux millions de vues sur TikTok ne soit jamais vérifié ni vérifiable, cette simple menace aurait suffi à convaincre la HAC de prendre cette décision radicale.

Un précédent inquiétant pour les libertés fondamentales

Ce n'est pas la première fois que l'accès à Internet ou aux plateformes numériques est restreint au Gabon lors de périodes sensibles. Toutefois, cette suspension générale et indéterminée constitue un acte d'une ampleur inédite, aux implications profondes qui inquiètent particulièrement les défenseurs des droits humains.

La liberté d'expression mise à mal

« Une démocratie ne se mesure pas seulement à l'organisation d'élections, mais à la garantie des droits, dont la liberté d'expression », estime Alain Ogouliguende, membre actif de la société civile au sein de la diaspora gabonaise. Il établit un parallèle saisissant avec les critiques publiées quotidiennement à l'égard du président français Emmanuel Macron, soulignant le contraste des approches.

La question de la proportionnalité de la mesure se pose avec acuité. « Il est possible de cibler les comptes qui dérangent au cas par cas », affirme François Njimbe, fondateur du premier site d'information indépendant au Gabon, gabonreview.com. « Là, les restrictions vont plus loin que sous Ali Bongo. C'est une petite dérive autoritaire », estime le journaliste, dont le site avait également été bloqué dans le pays durant plusieurs mois à sa création.

Un contrôle accru du récit national

En bloquant les principaux canaux numériques d'expression, l'État gabonais se donne la capacité de contrôler plus étroitement le récit national. Il y a un an à peine, à quelques mois de la première élection présidentielle depuis le coup d'État d'août 2023, l'influenceur Novelas Overmax, suivi par près de 100 000 personnes sur TikTok, avait été interpellé par les forces de l'ordre après avoir diffusé une vidéo dénonçant les délestages récurrents aux Urgences du CHU de Libreville.

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Conséquences économiques et sociales préoccupantes

Une économie déjà fragile mise à rude épreuve

Au-delà des implications politiques, la suspension affecte profondément l'écosystème entrepreneurial gabonais. Commerçants, créateurs de contenus, petites entreprises et travailleurs indépendants dépendent largement des plateformes sociales pour promouvoir leurs activités et générer des revenus.

« On parle beaucoup d'ordre public, mais très peu des pertes économiques », regrette une entrepreneure du secteur digital sur Facebook. Dans un pays fortement touché par le chômage des jeunes, « les réseaux sociaux sont une source de revenus directe. Les fermer, c'est fragiliser encore davantage une économie déjà sous tension ».

Le risque de radicalisation de l'opinion

Paradoxalement, plusieurs analystes estiment que la fermeture des réseaux pourrait produire l'effet inverse de celui recherché par les autorités. « Une coupure ne fait pas taire l'information, elle la radicalise », écrivaient les journalistes de gabonreview.com dans un éditorial publié au lendemain de l'annonce.

Un universitaire de Libreville, souhaitant garder l'anonymat, ajoute : « On ne supprime pas les flux, on les déplace vers des espaces plus opaques. L'absence de débat ouvert va nourrir la rumeur et la suspicion. La transparence apaise, le silence impose la défiance ».

Réactions politiques et préparation des citoyens

La présidence gabonaise a tenu à rappeler que la HAC est une instance totalement indépendante. Néanmoins, les personnes interrogées doutent sérieusement que cette mesure ait été prise sans l'aval du président Brice Oligui Nguema.

« Le pouvoir perd ses nerfs. Que prépare ce craquage ? » a fustigé l'ancien Premier ministre d'Ali Bongo, Bilie-By-Nze, aujourd'hui dans l'opposition. « J'appelle à l'annulation de cette mesure anticonstitutionnelle et au respect des libertés individuelles », a-t-il ajouté sur Facebook avant la mise en œuvre de la suspension.

Depuis l'annonce, les Gabonais se préparent activement à cette privation numérique. Beaucoup cherchent à télécharger des VPN (réseaux privés virtuels) et s'interrogent sur la possibilité que les autorités bloquent également les messageries cryptées telles que WhatsApp ou Telegram. « Au Gabon, quand on dit “jusqu'à nouvel ordre”, c'est souvent long », témoigne avec amertume François Njimbe, rappelant que les restrictions exceptionnelles tendent parfois à s'inscrire durablement dans le paysage national.