Un entretien intime avec le penseur de la complexité
À 105 ans, Edgar Morin continue de scruter le monde avec une acuité rare. Dans un entretien accordé au Monde, le père de la pensée complexe revient sur un traumatisme fondateur : la mort de sa mère, survenue alors qu’il n’avait que 9 ans. « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle », confie-t-il, dévoilant une blessure jamais refermée.
Une absence devenue moteur
Né en 1921 à Paris, Edgar Morin perd sa mère, Luna Beressi, en 1930. Cette disparition précoce a façonné sa personnalité et sa philosophie. « Elle m’a donné un amour de la vie, mais aussi une mélancolie profonde », explique-t-il. Le sociologue raconte comment ce vide a alimenté sa quête de sens et sa curiosité insatiable : « Je cherchais partout des substituts maternels, dans les livres, dans les idées, dans les femmes. »
Un rêve récurrent
Pendant des décennies, Morin a rêvé de sa mère. « Elle apparaissait toujours vivante, comme si rien ne s’était passé. Je lui parlais, elle me souriait. Au réveil, la douleur était immense. » Ces songes, dit-il, ont influencé sa conception de la mort et de la mémoire. « Le rêve est une façon de maintenir le lien avec les disparus. C’est une forme de résistance à l’anéantissement. »
La psychanalyse comme outil
Marqué par Freud et Jung, Morin a longtemps exploré les arcanes de son inconscient. « J’ai fait une analyse, mais elle n’a pas effacé le manque. Elle m’a aidé à le comprendre. » Pour lui, le deuil est un processus infini : « On n’oublie jamais vraiment. On apprend à vivre avec l’absence. »
La mère et la pensée complexe
L’influence maternelle ne se limite pas à la sphère intime. Morin établit un parallèle entre sa quête personnelle et sa philosophie : « Ma mère m’a transmis le goût du mystère. La pensée complexe, c’est accepter l’incertitude, le désordre, l’inachèvement. C’est refuser les réponses simplistes. » Une approche qui, selon lui, doit beaucoup à cette perte originelle.
Un message aux jeunes générations
Interrogé sur ce qu’il aimerait transmettre, le centenaire insiste : « Il faut cultiver la tendresse et la compassion. La vie est fragile, chaque instant est précieux. » Et de conclure : « Ma mère m’a appris à aimer sans condition. C’est le plus beau des héritages. »



