Bordeaux et La Rochelle : plongée dans l'histoire négrière des ports du Sud-Ouest
Bordeaux et La Rochelle face à leur passé négrier

Si l’on se promène aujourd’hui sur les quais de Bordeaux ou sous les arcades de La Rochelle, il est difficile d’imaginer que ces décors de carte postale ont été le théâtre d’un commerce effroyable. Chaque 10 mai, la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition nous invite à comprendre avec quel ciment les pierres de nos belles cités côtières ont été assemblées.

Pourquoi le 10 mai ?

Cette date est un hommage à l’adoption, en 2001, de la loi Taubira, un texte historique qui a reconnu la traite négrière et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité. Pendant de longues décennies, le « commerce triangulaire » est resté confiné dans l’angle mort de notre conscience. Pourtant, dans cette vaste machinerie transatlantique, les ports du Sud-Ouest ont joué un rôle central. Leurs navires ont sillonné l’océan pour troquer des vies humaines contre le sucre, le café, l’indigo et le coton qui faisaient alors rêver l’Europe.

Bordeaux : les ombres du Port de la Lune

À Bordeaux, l’architecture du siècle des Lumières cache une prospérité aux multiples reflets. Si la ville girondine a brillé comme le premier port colonial français, elle fut également le deuxième port négrier du royaume, juste derrière Nantes. En 1827, Jean-Paul Alaux, issu d’une famille de peintres et qui sera conservateur du musée des Beaux-Arts, réalise cette « Vue de Bordeaux prise de Floirac ». Le tableau, très connu pour sa perspective (et son petit âne !) est en ce moment visible dans le cadre de l’exposition « Le Musée se met au vert » précisément accueillie par le musée des Beaux-Arts pour la saison « Paysages ».

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Les registres, conservés aux archives de Bordeaux Métropole, donnent le vertige. Autour de 500 expéditions ont largué les amarres depuis la Garonne, entraînant la déportation d’environ 150 000 captifs africains. Des dynasties entières de négociants ont bâti un empire sur ce trafic. À elle seule, la puissante famille Nairac a armé plusieurs dizaines de navires. Ces bateaux prenaient la mer chargés de vins et de pacotilles, les échangeaient sur les côtes ouest-africaines contre des prisonniers, puis traversaient l’Atlantique.

Aujourd’hui, la capitale girondine a choisi d’assumer ce passé. Au sein du prestigieux musée d’Aquitaine, des espaces sont désormais consacrés à ce chapitre de l’histoire locale. Dans les rues, des plaques explicatives ont fleuri sous les noms des artères baptisées en l’honneur d’armateurs. Chacun doit savoir que derrière la plaque gravée sur le mur se cache parfois le tintement des chaînes.

La Rochelle : la face sombre de la Ville Blanche

Plus au nord, La Rochelle a longtemps cultivé l’image d’une cité attachée à la liberté. Mais les vents marins cachent une vérité plus complexe. La cité aux deux tours fut, elle aussi, une place forte de ce commerce. Les historiens recensent près de 450 expéditions négrières depuis le Vieux-Port, menant à l’esclavage plus de cent trente mille personnes. « Vue du Port de La Rochelle prise de la petite rive », un tableau d’Édouard Pinel (1806-1884). On distingue au premier plan des tonneaux, attendant d’être chargés. Une scène habituelle pendant plusieurs siècles sur le Vieux-Port.

Comme sa voisine, La Rochelle accomplit un travail mémoriel remarquable. Le musée du Nouveau Monde est judicieusement installé dans l’ancien hôtel particulier de la famille Fleuriau, une grande lignée d’armateurs. Les entraves de fer et les gravures de plantations y résonnent comme l’écho d’une richesse bâtie sur l’asservissement.

Un héritage à assumer

La journée du 10 mai rappelle que la traite atlantique a profité à tout le Sud-Ouest. Son économie a vibré au rythme de cette mondialisation avant l’heure. Se souvenir de ces oubliés ne relève en rien de la culpabilité. C’est rendre leur dignité à ces milliers de femmes, d’hommes et d’enfants dont la sueur et le sang ont sculpté la beauté de nos villes. Bordeaux et La Rochelle ne détournent pas le regard. Elles prouvent que pour grandir, il faut affronter son histoire.

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