Turquie : Erdogan renforce la répression contre l'opposition
Turquie : Erdogan intensifie la répression contre l'opposition

Les louanges chantées par Donald Trump ont revigoré Recep Tayyip Erdogan. Après un coup de fil entre les deux chefs d’État, mercredi 20 mai, au cours duquel ils ont évoqué les relations bilatérales et la guerre contre l’Iran, Ankara plaidant pour « une solution raisonnable », le président turc s’est permis un nouveau tour de vis radical sur la scène intérieure.

Annulation de la nomination d'Özgür Özel

La cour d’Appel d’Ankara a en effet décidé, jeudi 21 mai, d’annuler la nomination d’Özgür Özel à la tête du CHP (parti républicain du peuple, gauche kémaliste), le principal parti de l’opposition turque. Le congrès, qui l’avait porté en 2023 à la tête de la formation fondée par Mustafa Kemal Atatürk, a tout simplement été annulé.

La justice turque a rétabli, à sa place, l’ancien président du parti, Kemal Kiliçdaroglu, 77 ans, réputé pour son inaction et son incapacité à mobiliser les électeurs au cours des campagnes électorales précédentes. Ses défaites successives, depuis 2010, en avaient fait l’opposant préféré du « Reis » Erdogan.

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Réactions et conséquences

Özgür Özel a dénoncé, en réaction, un « jour noir » pour la démocratie turque, avant d’annoncer que son parti allait se tourner vers la cour suprême pour éviter au pays un « désastre ». Le ministre de la Justice, le très zélé Akin Gürlek, ancien procureur aux dossiers très politiques, a assuré sans ciller que « cette décision renforce la confiance de nos citoyens dans la démocratie et démontre que les mécanismes de protection de la démocratie fonctionnent ».

Cette destitution du principal opposant fait suite à la répression judiciaire lancée contre l’autre figure du CHP, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, emprisonné depuis mars 2025, poursuivi pour 142 infractions présumées et même déchu de son diplôme universitaire… Avec lui, 25 autres maires kémalistes ont vu leur mandat révoqué et 23 d’entre eux ont été incarcérés pour des allégations de corruption.

Cette purge de l’opposition suit une stratégie éprouvée. Une vague de révocations ces dix dernières années a frappé le parti kurde de Turquie (DEM, parti de l’égalité des peuples et de la démocratie), sous prétexte de liens avec la guérilla du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan).

De sa cellule de la prison de Silivri, Ekrem Imamoglu a jugé que la décision de justice concernant la direction de son parti était « un coup dur pour la Turquie, la démocratie et la République ». « Nous sommes déterminés à lutter ensemble contre les coups d’État politiques qu’Erdogan orchestre par le biais de la justice… C’est la destruction même de l’ordre constitutionnel », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.

Fermeture de l'université Bilgi

La répression ne se limite pas aux milieux politiques. Ce vendredi matin 22 mai, un décret présidentiel a ordonné la fermeture pure et simple de l’université Bilgi d’Istanbul, l’une des universités privées les plus prestigieuses du pays, fondée il y a trente ans.

Au début du règne d’Erdogan, arrivé au pouvoir en 2003, Bilgi était un lieu emblématique de l’ouverture libérale et proeuropéenne de la Turquie. Les étudiants européens participant au programme d’échanges Erasmus se pressaient sur le campus ultramoderne de Santral Istanbul, installé dans une ancienne centrale électrique datant de l’empire ottoman. L’université est aussi adossée à un musée d’art moderne, inspiré de la Tate Modern, au centre des festivités en 2010, alors qu’Istanbul était capitale européenne de la culture.

Contexte économique et politique

Ce nouveau tour de vis du pouvoir turc survient dans un contexte particulier. Erdogan, malmené par la crise économique et financière qui frappe son pays, cherche à monnayer auprès des Occidentaux son rôle au sein de l’Otan – Ankara accueillera le prochain sommet, en juillet – et son association avec l’Union européenne. Sitôt l’annonce de la destitution du chef du CHP, la Bourse d’Istanbul a dévissé de 6,1 %. La livre turque n’en finit plus de perdre de sa valeur, et a atteint son plus bas historique.

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De nombreux observateurs estiment que cette vague de répression pourrait préparer le terrain à des élections anticipées pour permettre à Recep Tayyip Erdogan de se maintenir au pouvoir, bien qu’il ait atteint le nombre limite de mandats. La prochaine élection présidentielle, prévue en 2028, pourrait être avancée à fin 2027, selon des sources au sein de l’AKP, le parti présidentiel. Voire avant. Une manœuvre qui permettrait au président turc de briguer un quatrième mandat.